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samedi, 17 septembre 2016 19:50

Remplacement du FAMAS : l'arbre qui cache la forêt !

Écrit par  Cyril Giraud (SIEL 79)

Le soldat français porte des brodequins fabriqués en Allemagne ou Croatie (société allemande HAIX), un casque américain fabriqué en France (l'américain MSA a racheté CGF Gallet en 2002), utilise un lance roquettes suédois (AT-4CS), des missiles anti chars américains (Javelin, Hellfire), roule en Land Rover Defender britannique ou Ford Ranger américaine, tire avec des mitrailleuses belges (Minimi et MAG) et aura prochainement un fusil allemand (HK-416) !! Une première depuis l'adoption du premier fusil réglementaire français en 1717, bientôt seul le treillis sera encore intégralement français!!

Annoncé par la presse il y a quelques jours, le choix du fusil allemand HK-416 comme vainqueur de l'appel d'offre européen AIF (Arme Individuelle Future) destiné à remplacer le FAMAS a de quoi faire grincer les dents. Sans remettre en question les qualités indéniables de l'HK-416 (qui n'a rien à voir avec le piteux HK G36 adopté par la Police nationale), force est de reconnaître que ce choix sonne le glas de l'armurerie française. "Le HK 416 a été supérieur aux autres fusils d'assaut. C'est la rolls des fusils d'assaut et la meilleure arme du monde. Il va équiper les soldats de l'armée française", se réjouit-on au sein du ministère. Certes... mais l'arme ne sera pas fabriquée en France.

Y aurait-il pu y avoir une solution française ? Oui mais pas avec les conditions posées dans le cahier des charges. Parmi ces conditions les moyens de production, d’approvisionnement, d’assemblage et d’études devaient être situés et mis en place depuis au moins trois ans sur le territoire de l’Union européenne ou de l’espace économique européen. C'est pour cette raison que Thales n'a pas pris part à l'appel d'offre de la DGA, son F90, récemment adopté par l'armée australienne, étant construit en Australie. Autre condition posée : un chiffre d'affaire d'au minimum 80 millions d'euros résultant de la transposition en 2011 dans le Code des marchés publics d'une directive européenne. Cela écartait Verney-Caron qui proposait son Fusil d'Assaut de Saint-Étienne (FAST), en association avec l'israélien IWI, mais n'a qu'un chiffre d'affaire de 12 millions d'euros.

Une souveraineté mise à mal par l'Union Européenne !

Dans le rapport d'information de la commission de la défense nationale et des forces armées sur la situation de GIAT Industries du 17 décembre 2002 on peut lire « La préservation d'une industrie française de défense terrestre est indispensable pour garantir notre indépendance nationale dans la décision et la conduite d'opérations militaires. L'équipement de l'armée de terre française par des entreprises étrangères supposerait une dépendance industrielle, donc une atteinte à la souveraineté du pays lors de la prise de décision, ce qui n'est pas conforme aux orientations de notre politique de défense. ». Aujourd'hui cette indépendance nationale, cette souveraineté, a disparue ! Comment s'en étonner quand le rapport du parlement européen du 30 octobre 2013 sur la base industrielle et technologique de défense (BITD) européenne précise clairement que « (…) plus aucune industrie de la défense dans les États membres ne peut être viable sur une base strictement nationale ». La viabilité de cette industrie repose d'une part sur les commandes nationales d'autre part sur les exportations. Avec la baisse des budgets consacrés à la défense les crédits se font rares et les entreprises de ce secteur ont tendance à se restructurer au niveau européen dans une logique commerciale à court et moyen terme et non plus de souveraineté nationale intemporelle. Cette restructuration au niveau européen est voulue et encouragée par l'Union Européenne au travers de l'Agence Européenne de Défense, créée en 2004, destinée à favoriser la création d’un marché européen des équipements de défense compétitifs et mettre en œuvre des politiques visant à renforcer la BITD européenne. L'AED est la suite logique de la lettre d'intention mise en place en juillet 1998 par l'Allemagne, l'Espagne, la France, l'Italie, le Royaume-Uni et la Suède. Depuis 2003 cette lettre d'intention à valeur de traité international. Le désengagement de l’État ne permet plus à celui-ci d'exercer un contrôle actionnarial sur les entreprises œuvrant pour la Défense. Une situation pointée du doigt par la Cour des Comptes dans son rapport d'avril 2013 : « Aujourd’hui, l’ancienne participation publique dans Dassault-Aviation est directement détenue par la société holding de droit néerlandais EADS NV, qui n’exerce de facto aucun contrôle actionnarial. Le producteur de l'avion Rafale a désormais pour principal actionnaire minoritaire EADS, co-producteur du principal concurrent de ce dernier, l'avion Eurofighter. ». La Direction Générale de l'Armement (DGA) coordonne les programmes d'armement avec les partenaires de la France au sein de l'Union Européenne mais aussi les clients à l'exportation. De structure de production industrielle nationale elle est devenue une agence de maîtrise d’œuvre devant coopérer et contribuer au développement de l'AED.

Au royaume d'Ubu...

La restructuration de l'industrie de défense a abouti à une hyper spécialisation des productions nationales centrée sur les produits à forte valeur ajoutée, de haute technologie, délaissant le créneau de l'armement plus « basique » tels que l'armement individuel ou les corps de bombes. D'une BITD florissante comptant 310.000 emplois directs en 1982 on est passé en 2012 à 80.000 emplois directs avec des entreprises pour certaines moribondes faute d'implication réelle de l’État dans leur préservation ! Le livre blanc de la défense a définit une stratégie d'acquisition en trois cercles. Le premier cercle est celui des équipements nécessaires aux domaines de souveraineté (dissuasion, cryptologie, spatial, cybertechnologie, systèmes d'information). Le deuxième cercle est basé sur l'interdépendance européenne mais, comme le rappelait l'Amiral Guillaud devant le Sénat en 2012, cette interdépendance « n'a pas le même sens pour tous nos partenaires (…) Les efforts de défense sont en baisse, le paysage industriel reste fragmenté, redondant, les grands groupes sont préoccupés par leur performance financière immédiate, moins par le long terme.  ». Doit on compter sur nos partenaires européens pour sauver l'industrie de défense française, pour préserver l'indépendance et la souveraineté national ? La réponse est clairement : non ! C'est pourtant le choix affiché par nos gouvernements successifs depuis maintenant 20 ans !! Les déboires connus avec le programme AC3G (Anti Char de 3e Génération)ne semblent pas avoir servis de leçon. Initialement prévu pour remplacer le missile antichar Milan l'AC3G MP fut abandonné en 2001 suite au retrait successif de nos partenaires obligeant l'armée française à se rabattre en 2009 sur l'achat de missiles américains Javelin en attendant le MMP de MBDA, un crash-program développé sur fonds propres par l'entreprise qui entrera en service l'an prochain. La variante longue portée AC3G LP destinées aux hélicoptères Tigre n'équipe pour sa part que les appareils allemands la France ayant décidé dès 1998 de ne plus participer à la production, et se retirant du programme en 2004 pour raisons budgétaires. Les Tigre français sont finalement équipés de missiles américains Hellfire commandés en 2015 avant un hypothétique MLP de MBDA qui, s'il voit le jour (pas avant 2021), se retrouvera de fait en compétition avec l'AC3G/PARS3 LP poursuivi par les seuls allemands de... MBDA/Diehl et le Brimstone britannique (également de MBDA...) tous deux déjà en service!! une situation ubuesque se traduisant en France par la disparition d'emplois et de savoir-faire dans un secteur où notre pays était pourtant un leader mondial!! « Au plan stratégique, de tels achats peuvent porter atteinte à la souveraineté nationale et ne permettent pas l’adaptation réactive attendue par nos forces. Au plan économique, ils ne génèrent aucune retombée pour l’économie nationale ce qui interrompt l’habituel processus vertueux qui lie le budget à l’emploi, et risquent de générer une perte de compétence pour l’industrie française sur ce secteur, la privant des flux budgétaires qui permettent d’alimenter les bureaux d’études. » (Enjeux et perspectives des industries de défense françaises, par Jean-Paul Herteman, Président du Conseil des industries de défense françaises (CIDEF), 2011).

Le remplaçant du Leclerc sera sûrement un Panzer !!

L'Allemagne veut un nouveau char en 2030, en France la revalorisation du Leclerc doit le maintenir en service jusqu'en 2040. Et ensuite ? La récente fusion entre Nexter (ex GIAT Industries) et l'allemand KMW a de quoi inquiéter ! La nouvelle entité KNDS se retrouve avec des produits concourant sur le même créneau. L’État français dispose d’une action spécifique (golden share) qui lui donne certaines prérogatives au niveau de Nexter Systems. Celle-ci recouvre les activités armes et munitions en France. Cette action spécifique permet ainsi à l’Etat français de disposer d’un droit de veto en cas de projet de cession ou en cas de changement de contrôle des dites activités. Elle vise donc à protéger les intérêts stratégiques de la France. L’alliance KMW Nexter permettra à Nexter de pallier les baisses de commandes de l’État français et de bénéficier des capacités d’exportation de l’entreprise allemande. Il s’agit donc de pouvoir concurrencer des groupes tels le britannique BAE Systems et l'américain General Dynamics. En matière d’exportation, un point de tension a d’ores et déjà été identifié : celui des contrôles aux exportation. En effet, l’Allemagne dispose d’une législation très restrictive en matière d’exportation de matériels de guerre (cas de l’Arabie Saoudite avec laquelle elle refuse de commercer). C'est ainsi qu'elle a déjà bloqué par le passé des commandes de l'Arabie saoudite à Nexter et Lohr en refusant à Mercedes de livrer des composants à ces deux compagnies françaises ! Demain, du fait de l'absence de producteur national l'armée française n'aura d'autres choix pour remplacer son Leclerc qu'adopter le char mis au point et construit outre-Rhin!

Le SIEL s'indigne du manque de vision stratégique des gouvernements successifs qui ont détruits l'industrie de défense française menaçant la souveraineté nationale et l'indépendance du pays pour ses approvisionnements ! On a la politique de ses moyens ou on se donne les moyens de sa politique ! Se donner les moyens de sa politique c'est, pour la France, reconstituer une industrie ne la rendant pas dépendante de fournisseurs étrangers !

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