Imprimer cette page
dimanche, 18 mars 2018 14:52

Des éléments techniques mettent à mal le projet visant à limiter le réseau secondaire à 80km/h

Écrit par  Julien HAVASI - Délégué Régional SIEL Grand-Est

Limiter l’allure sur les routes nationales françaises à 80 kilomètres/heure est une hérésie. Cette mesure aurait si elle est mise en application, des conséquences dramatiques tant sur les conditions de circulation, et plus précisément sur les accidents de la route impliquant des véhicules de type poids-lourds, que d’un point de vue un écologique et économique.


1. Inégalité de vitesse entre les différents types de véhicules :

En raison d’une mécanique de précision moindre sur les véhicules légers (VL) que sur les véhicules de type poids-lourds (PL), les VL ont le plus souvent un indicateur de vitesse faussé.

Règle : si l’on dévie d’une trajectoire d’1 centimètre par mètre, cet écart est de 1 mètre pour 1oo mètres, 1 mètre pour 1 kilomètre et ainsi de suite. Cette règle s’applique également pour les compteurs des VL, raison pour laquelle lorsqu’un conducteur reçoit une contravention après avoir été flashé celle-ci précise 2 mesures:

  • la vitesse relevée (vitesse au compteur)
  • la vitesse retenue/réelle (vitesse contrôlée moins 5km/h)

Puisque les compteurs des PL sont plus précis il advient que si l’on place un VL et un PL côte à côte, tous les 2 roulants à 90 km/h au compteur, le PL roule plus vite puisque sa vitesse réelle est effectivement de 90km/h alors que celle du VL est de 86km/h. Nous observerons sensiblement le même écart à 80km/h au compteur, le PL roule effectivement à 80km/h alors que le VL lui roule aux alentours de 77km/h.


2. Conséquences réelles sur la circulation :

Beaucoup de nos routes disposent de portions à 2x2 voies non séparées par un terre-plein, c’est essentiellement dans ce contexte que les problèmes se poseraient.

Actuellement les PL sont autorisés à rouler à 80km/h sur tout le réseau secondaire à condition que l’axe emprunté soit catégorisé en « Route à caractère prioritaire », pour ainsi dire la majeure partie des routes nationales et départementales.

Les VL verront après la mise en application de cette mesure leur allure maximum également limitée à 80km/h. Par conséquent les VL et PL empruntant ces mêmes axes à 2x2 voies (non séparées par un terre-plein) circuleront avec une limitation de vitesse identique (au compteur), mais en vitesse réelle les VL rouleraient 3km/h moins vite que les PL.

La conduite d’un PL demande une attention particulière et des règles de sécurité plus strictes qu’avec un VL, notamment en ce qui concerne les distances de sécurité puisque les distances de freinages, d’arrêt et le temps de réaction sont plus importants. Les entreprises de transport disposent pour la plupart d’outils informatiques reliés à leur flotte de véhicules par satellite et pour des raisons d’organisation, d’impératifs horaires et de logistique une pression est mise (à tort) sur les conducteurs auxquels il est généralement demandé de rouler au maximum de la vitesse autorisée, raison pour laquelle nous voyons rarement 2 PL se suivre sur des centaines de kilomètres. Raisons pour lesquelles un PL ne reste jamais indéfiniment derrière un véhicule roulant moins vite surtout lorsqu’il s’agit de conducteurs au volant d’un VL qui par « peur des radars » adoptent une conduite en accordéon perturbant la vigilance du conducteur PL derrière lui, ainsi nous ne verrions que rarement des PL se ranger derrière des VL roulant à 77km/h.

Ainsi, nous aurions les PL sur les files de gauche doublant les VL sur les files de droite. Intelligent n’est-ce pas ?

Et que se passera-t-il lorsque les 2 voies seront rétrécies à 1 voie, que des PL n’auront pas fini leur dépassement et que les conducteurs de VL à leur droite ignorant les particularités de la conduite d’un PL les empêcheront de se rabattre ? Nous assisterions, c’est inévitable, à une hausse conséquente des accidents grave de la route impliquant un ou des véhicules de type poids-lourds avec les lourdes conséquences que cela entraine (nombre de victimes, paralysie du réseau, dégâts des infrastructures, dérégulation du fret routier…).


3. Erreur à ne pas faire « réduire la vitesse autorisée des poids-lourds :

Si pour éviter ces situations le Gouvernement proposait d’abaisser la vitesse autorisée maximale des PL à 70km/h ou 60km/h sur les réseaux secondaires, alors nous remettrions en cause des années d’études et de développement de l’industrie des poids-lourds. En effet, les normes imposées aux constructeurs des poids-lourds (norme Euro5 - janvier 2011, norme Euro6 - septembre 2015) ont conduit les ingénieurs à la demande des transporteurs, à optimiser la maitrise des consommations pour réduire l’émission de gaz polluants ainsi que la facture de carburant. Depuis, les PL sont proposés aux entreprises de transport avec des boites de vitesse automatiques robotisées, les boites de vitesse manuelles n’étant disponibles que sur option.

La majorité des PL immatriculés en France sont aux normes Euro5 et Euro6, les générations précédentes affichant trop de kilomètres au compteur et coutant plus cher aux entreprises de transports (consommation plus élevée, tarification moins onéreuses auprès des clients). Le niveau de technologie apporté aux PL récents a demandé des années d’étude et de développement aux principaux fabricants de PL, il en faudrait autant pour que les prochains soient adaptés à de nouvelles limitations de vitesse sur le réseau secondaire.

Parlons technique : sur les compte-tours des PL est indiqué le régime moteur en tours par minute. On y distingue une « zone économique » dite « plage verte », généralement située entre 1000trs/minute et 1500trs/minute. En-dehors de cette « plage verte » le PL a moins de puissance et donc une consommation plus importante. Le taux de pollution étant proportionnel à la consommation celui-ci augmente en conséquence.
Les PL Euro5 et Euro6 disposent de boites de vitesse à 12 rapports robotisées dites intelligentes. A 80km/h un PL roule généralement en 12ème, sa plage verte est au plus bas, soit entre 1000 et 1100 tours/minute en fonction de la puissance du moteur. Si l’on imposait aux PL de rouler à 70km/h, la boite de vitesse robotisée rétrograderait d’un rapport, le PL serait donc en 11ème (sur 12 rapports disponibles) et sa plage verte se situerait plutôt entre 1300 et 1400 tours/minute, ce qui impliquerait une hausse de la consommation et par conséquent une augmentation des gaz polluants.

D’autant plus que beaucoup de « lignes régulières » sont millimétrées pour que les conducteurs soient en conformité avec la règlementation du transport (temps de conduite et temps de repos). Abaisser la vitesse maximale autorisée aurait pour conséquence d’augmenter les temps de parcours, rendant alors impossible la réalisation de certaines lignes régulières : le conducteur devra effectuer une pause obligatoire de 45mn (avant d’atteindre 4h30 de conduite) alors qu’il ne sera pas arrivé à son point de livraison puis en effectuer une deuxième sur le trajet retour ; il devra le plus souvent être contraint de dépasser le temps légal de conduite journalier de 9h00 maximum, ce qui est illégal. Ceci entrainerait de lourdes perturbations du transport routier, notamment chez La Poste où les PL effectuent des échanges à l’échelle régionale.

Exemple : si un PL est habituellement attendu à 22h00 pour que soit transvasé son contenu dans un autre PL dont le départ est prévu à 23h, mais qu’il arrive à 23h (45mn de pause + allongement du temps de trajet en raison d’une vitesse plus lente) alors le 2ème PL partira sans la marchandise attendue ou alors tardivement, ce qui impliquera aussi un retard depuis les sites de distribution.

Comprenez bien que les entreprises de transport véhiculant le courrier, les colis et la messagerie sont soumises à des délais de livraison, lesquels s’ils ne sont pas respectés impliquent des pénalités pécuniaires. Le transport en France est très souvent millimétré pour optimiser son coût. Par conséquent, un abaissement des vitesses autorisées pour les PL aurait un impact économique et écologique considérable.

A noter que les VL récents disposent soit d’une boite de vitesse à 6 rapports soit d’une boite automatique. L’abaissement de la vitesse à 80km/h sur le réseau secondaire aurait le même impact écologique puisque ces véhicules devront rouler avec un rapport inférieur (augmentation du régime moteur, de la consommation et des gaz polluants).

Conclusion :

Alors que diverses études en Europe ont démontré que l’abaissement de la vitesse autorisée à 80km/h sur le réseau secondaire plutôt qu’à 90km/h n’avait aucun impact positif sur le nombre d’accidents de la route, le Gouvernement Macron persiste à vouloir faire appliquer cette mesure que l’on peut qualifier d’hérésie.

Nous pourrions penser que la volonté réelle de cette mesure est d’accroître le nombre de procès-verbaux pour excès de vitesse afin d’engraisser les comptes en banque de ceux qui y gagneraient.

Cette mesure nous l’avons démontré, impliquera une accidentologie plus élevée des poids-lourds avec pour conséquence une mortalité et des dégâts plus importants.

L’impact écologique de tous les véhicules récents et les conséquences économiques dans le secteur du transport routier seront sans précédent.

Lu 766 fois