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vendredi, 12 avril 2019 15:01

Robert Redeker

Écrit par 

Saint Augustin, pour guérir de l’hédonisme de marché

Je veux saluer un événement éditorial considérable : la publication en deux volumes, sur plus de trois mille pages, de la totalité de l’œuvre philosophique de saint Augustin. Ce que notre civilisation occidentale doit à ce philosophe est incommensurable. Sans nous en rendre compte, nous sommes jusqu’en nos sentiments et pensées les plus intimes, infiltrés, nourris, par la pensée de saint Augustin. En particulier dans le sentiment d’être soi dans la mesure où saint Augustin est le véritable point de départ de l’individualisme. Il est le penseur de la découverte du moi. Saint Augustin est un socle. L’un des socles les plus solides de notre civilisation. Le retour sur sa pensée, autorisé par cette édition, sa redécouverte, ou pour les plus jeunes d’entre nous, sa découverte, permet de mieux nous connaître et nous comprendre nous-mêmes. Je ne vais aujourd’hui m’attarder que sur un seul thème, celui de la culpabilité.

Les récentes décennies ont été celles, en Occident, de la destruction de la culpabilité. Cette dernière se voyait accusée d’être un obstacle à la jouissance et à l’épanouissement de la vie, à l’omnipotence du moi. Ayant lu Nietzsche à leur façon, Mai 68 puis les philosophes du désir, les « désirants » (Lyotard, Deleuze et Guattari, pour ne citer que les plus brillants) crurent la mettre définitivement à mort. Naïvement, ils ouvrirent la route à l’idéologie dominante d’aujourd’hui : l’hédonisme de marché. On peut même dire que la modernité est, pour assurer la domination planétaire du capitalisme, la production et consommation démesurées, une vaste conspiration, philosophique, politique, économique et culturelle, contre la culpabilité. C’est-à-dire contre saint Augustin.
Sans la culpabilité, dont saint Augustin fit le germe de notre civilisation, nous serions hommes tout en étant moins humains. Elle adoucit les âmes, elle limite la violence. C’est sous sa pression que Bartolomé de la Casas s’est ému du sort des Amérindiens. C’est sous sa pression que nous ressentons de la honte pour le mal que nous avons commis, par exemple le commerce triangulaire. Et, de fait, c’est lorsque son œuvre d’inhibition de certaines tendances des êtres humains est déclarée oppressive, voire d’origine judéo-chrétienne, comme le firent les nazis, lorsque la culpabilité est renvoyée à la faiblesse, lorsqu’elle est désignée comme une maladie, ainsi que Nietzsche le fait, que s’ouvrent jusqu’à l’inimaginable les portes de la violence. Que l’enfer devient terrestre. La culpabilité adoucit individus et civilisations. Elle conduit à l’empathie avec autrui, tout comme elle nous dicte ce que nous devons à ceux qui ne sont pas encore nés ; d’où la préoccupation écologique, cette contrainte de l’âme que Hans Jonas appelait « le principe responsabilité ». Mère de la conscience, ce mot haï des violents, la culpabilité dompte la vanité de l’égo et le désir de toute puissance du moi.
N’en déplaise à la génération Deleuze : de la haine contre la culpabilité ne peut naître qu’un monde brutal.
C’est, autour de l’an 400 que Saint-Augustin, l’un des cinq ou six plus grands esprits que la terre ait jamais portés, systématise la notion de culpabilité, dessinant ses contours, faisant d’elle l’âme de la culture européenne. Une disposition d’esprit dont notre culture croit s’être débarrassée, et dont pourtant, quand elle se penche sur le sort des ours ou sur les dérèglements climatiques, elle demeure entièrement l’héritière. Cette édition aux Belles-Lettres – la première de cette ampleur depuis le dix-neuvième –, des Œuvres Philosophiques complètes du natif de Thagaste, près d’Annaba en actuelle Algérie, nous met en présence d’un athlète de la pensée. Le moi, la vie, le monde, Dieu – tout s’y trouve : en plan serré, intime, dans les Confessions, en plan élargi aux dimensions du cosmos et de l’histoire, dans La Cité de Dieu.
Saint Augustin découvre, avant Descartes et de façon plus riche, le Cogito (« je pense donc je suis »), le moi humain dans son intériorité, son insondable profondeur. Peu d’écrivains, à part le psalmiste, dont il est profondément nourri, à part sainte Thérèse d’Avila, Kierkegaard ,et Freud, n’ont exploré aussi loin, jusque dans ses derniers secrets, jusque dans son cachot le plus dérobé au jour, l’âme humaine. De fait, saint Augustin vaut souvent mieux que ses innombrables héritiers : adossé à la Bible et à l’antiquité gréco-romaine, il n’est pas un précurseur, il surplombe le présent depuis le passé. Tout au long de son œuvre se rencontre ce que cherche tout être humain : une pensée du moi, du temps, de l’espace, de l’histoire. Chacun y croisera des développements sur lesquels s’appuyer pour assouvir son propre désir de penser. Le plus humain – Platon a été le premier à nous le signaler – de tous les désirs.


*Saint Augustin, Œuvres philosophiques complètes, Les Belles Lettres, 3312 pages, 2 vol. reliés sous coffret, 85€.

(texte extrait de La Vanvole, journal en ligne de Robert Redeker : http://robertredeker.fr/wordpress/)

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