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samedi, 01 septembre 2012 11:50

Zone euro: année zéro

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Décidément, la crise économique aidant, l'euro n'en finit pas d'empoisonner la vie des Etats et des peuples européens. En France comme en Allemagne, le traité de stabilité européen donne bien des sueurs froides aux gouvernements en place. Sauver la monnaie unique à n'importe quel prix, tel est le mot d'ordre qui obsède les chancelleries, de Paris à Berlin, quitte pour y parvenir à précipiter les pays membres de l'Union dans la spirale aveugle de l'intégration européenne, en imposant aux peuples européens, toujours à leur insu, davantage de transferts de souverainetés !

Une fuite en avant pas si simple pourtant à négocier pour ses promoteurs. En France, contraint de ne pas renier trop ouvertement l'une de ses promesses électorales, - celle de ne pas incorporer à la Constitution la fameuse règle d'or relative à l'équilibre des finances publiques - et de dissimuler aux Français cette vérité, douloureuse politiquement, qu'il n'a pas su contraindre Angela Merkel à renégocier le traité sur la « stabilité, la coordination et la gouvernance en Europe » (TSCG), François Hollande s'attend à subir à l'automne la fronde d'une partie de sa majorité parlementaire : devant l'imbroglio juridico-politique qui s'annonce, les élus récalcitrants refuseront probablement de transposer dans notre droit, autrement que par voie référendaire, ce texte européen signé peu de temps avant l'élection présidentielle par 25 des 27 pays membres de l'Union européenne. Du coup, qui peut croire, en dépit du très accommodant arrêt rendu ce 9 août par le Conseil constitutionnel - pour qui l'adoption du traité européen ne nécessite pas de révision constitutionnelle ! - que ce nouvel engagement international, à ce point coercitif, n'est pas de nature demain à porter radicalement atteinte aux conditions essentielles d'exercice de la souveraineté nationale. De l'autre côté du Rhin, le sort réservé à la ratification de ce traité européen, mais aussi de celui instituant le Mécanisme Européen de Stabilité, est désormais suspendu à la décision que doit prononcer le 12 septembre prochain la Cour de Karlsruhe : pour la gardienne de la loi fondamentale allemande, qui a su manifester par le passé une indépendance sourcilleuse à l'égard de toute pression politique, il s'agira de prendre clairement position en statuant en conscience sur les nombreux recours convergents dont elle est saisie, lesquels dénoncent légitimement aussi bien les atteintes que le TSCG fait peser sur les prérogatives parlementaires du Bundestag que les dangers que le dispositif européen d'intervention sur les marchés financiers fait courir à l'équilibre des finances allemandes.

A vouloir contenter aveuglement Bruxelles ou Francfort, en imposant à leurs peuples d'invraisemblables politiques d'austérité, la Grèce, le Portugal, l'Espagne et l'Italie, de leurs côtés, s'enfoncent tour à tour dans la récession économique, le chômage de masse et le désespoir social. Attachées dogmatiquement à l'idée erronée que l'euro ne peut être sauvé autrement que par la conduite implacable de politiques d'austérité, - dont la mise en œuvre autoritaire requiert de dépouiller les Etats de leurs compétences budgétaires - les institutions de Bruxelles sont parvenues ces dernières années à faire de l'Europe le nouvel homme malade du monde. A mesure que les remèdes de choc ultra-libéraux sont mis en œuvre sur le continent européen, la dépression économique s'y enracine solidement alors que partout ailleurs, là où précisément ces politiques brutales sont soigneusement évitées, des signes encourageants de redressement économique se manifestent chaque jour, des pays émergeants à la Russie mais aussi aux Etats-Unis ou au Japon.

Chacun voit bien au fond que l'euro est frappé d'un vice congénital qui se vérifie quotidiennement : composée d'Etats dont les économies nationales sont bien peu intégrées, et qui ne pourront guère converger avant de très longues années, l'Union européenne ne peut contraindre durablement les pays membres de la zone euro à maintenir un système de taux de change fixe sans organiser simultanément, pour corriger ses déséquilibres structurels intérieurs, un dispositif contraignant de transferts financiers massifs des pays à forte productivité vers ceux qui ne le sont guère, solidarité que les premiers, de l'Allemagne aux Pays-Bas, en passant par la Finlande et l'Autriche, se refusent obstinément à admettre au bénéfice des seconds, lesquels ne disposent que peu de moyens pour s'en plaindre. Par ce fait, la preuve éclatante est administrée chaque jour à la terre entière que la solidarité européenne, aujourd'hui largement fantasmée, est une réalité qui ne se décrète pas et qu'une conscience européenne commune, n'en déplaise à la nomenklatura bruxelloise, ne pourra se bâtir authentiquement dans les décennies à venir sans de longs et patients efforts consentis volontairement par des peuples de notre continent.

En attendant l'émergence lointaine d'une économie homogène à l'échelle d'une Europe, à laquelle saura alors répondre la création d'une monnaie unique, il nous faut à présent revenir sagement aux monnaies nationales, - tout en conservant une monnaie commune européenne pour les besoins de nos échanges internationaux - en tirant honnêtement le bilan de l'échec patent de l'Euro, non pas en nous débarrassant de la monnaie unique dans la précipitation, mais en cherchant lucidement à en sortir par la voie de la concertation. Avec le rétablissement des monnaies nationales, les Etats pourront mener des politiques de dévaluation compétitive qui permettront assurément, notamment en gagnant des marges de manœuvres salutaires à l'exportation, d'amorcer enfin le cercle vertueux de la croissance, tout en diminuant la dette et la dépense publiques autrement qu'en augmentant brutalement les impôts ou en baissant autoritairement les prix et les salaires, politiques à courte vue qui ne peuvent, l'une comme l'autre, qu'encalminer les économies européennes dans une récession durable.

Cette certitude, qui refuse de mutiler la réalité, chemine partout, moins en France malheureusement (la pensée dominante parvenant encore dans l'Hexagone à enchainer les esprits à cette illusion fatale que le modèle fédéral européen et son appendice monétaire constitueraient la Nouvelle Frontière ''indépassable'' de notre pays ), qu'à l'étranger (les intelligences étant depuis toujours moins frileuses hors de nos frontières) où l'idée de l'émergence imminente des Etats-Unis d'Europe sur la scène internationale a fait depuis longtemps long feu. Dernière illustration en date de ce pragmatisme politique, Luis Carlos Bresser-Pereira, ancien ministre des finances du Brésil qui plaide (Le Monde, 7 août 2012) pour le sage retour aux monnaies nationales, lequel serait organisé intelligemment grâce à la disparition programmée de l'euro, afin d'éviter la « probabilité de le voir s'effondrer de façon incontrôlée ». Pour cet économiste de renom, qui présida avec succès en 1987 à la restructuration de la dette brésilienne, il importe de miser sur « un plan de sortie extrêmement balisé : chacun des dix-sept pays reviendrait le même jour à sa propre monnaie ; immédiatement, les Etas les plus endettés procéderaient à une dévaluation pour regagner de la compétitivité, avant de revenir à une bande de fluctuation des changes comme avant la création de l'euro ; parallèlement, une union bancaire limiterait l'impact sur le plan financier afin de couper le lien entre les Etats et les banques installées sur leur territoire ».

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Sur la question de l'Euro, un bras de fer historique se joue donc maintenant, - avec un rapport de forces inégal dans l'immédiat - entre les extrémistes européens en poste à Bruxelles, occupant puissamment le terrain en France comme ailleurs, et les modérés européens, aujourd'hui dispersés et guère audibles. Prisonniers des oukazes imposés par le secteur bancaire, les premiers n'aspirent à l'avènement d'une Europe façonnée au miroir idéologique de leur dessein supranational que pour mieux anéantir la présence d'Etats souverains qui demeure le seul contrepoids réel aux appétits des puissances de la finance internationale ; peu relayés par les médias, les seconds n'ignorent pas que les Etats européens, sans être dépassés, ne pourront demain continuer à peser dans l'Histoire que si ces derniers parviennent à proposer ensemble à leurs peuples des solidarités inédites, conçues à l'échelle de notre continent. En toile de fond de cette prodigieuse lutte d'influence, qui s'exprime plus ou moins ouvertement sur le terrain institutionnel, une crainte profonde hante les esprits, en France plus qu'ailleurs : dans sa lente et irrésistible édification, l'Europe à venir sera-t-elle respectueuse de la souveraineté et de l'indépendance des Etats membres de l'Union et saura-t-elle se construire, - loin de sa pente actuelle dont les ressorts l'entraînent mécaniquement à niveler de tous côtés et à uniformiser tous azimuts - non plus par l'intimidation politique et la peur de la sanction mais par la seule vertu de la coopération librement consentie ?

Confrontés qu'ils sont aux forces considérables déployées partout par les europiomanes pour préserver intact l'intégrité de leurs intérêts mercantiles, il est urgent pour les partisans français d'une Europe équilibrée, - qui se situent, selon un clivage désormais obsolète sur cette question, autant à gauche qu'à droite - de se jeter entièrement dans ce combat prométhéen, le seul qui vaille au fond, en se hissant à la hauteur des enjeux éminemment politiques qu'il comporte. Comment ne pas y prétendre, pour ceux qui entendent œuvrer sans manichéisme dans l'arène politique, autrement qu'en se présentant rassemblés devant nos compatriotes, avant tout sur le terrain idéologique en attendant de l'être demain dans les urnes, ce que les derniers scrutins électoraux n'ont guère montré jusqu'à présent. Unifier politiquement les forces patriotes attachées à un idéal européen, qui aille de pair avec la préservation de la nation et de la civilisation françaises, reste un défi considérable à relever : à l'évidence, le temps presse pour faire aboutir pareil chantier.

Zone euro, année zéro : pour qui s'inquiète du sort politique de l'Europe, comme du destin des peuples qui la composent, le compte à rebours ne fait maintenant que commencer.

Karim Ouchikh 9 août 2012

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