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mercredi, 05 décembre 2012 14:29

Vilnius 1812

Écrit par 

Par Karim Ouchikh
Président exécutif de S.I.E.L.

vilnius-2012Vilnius, octobre 2001. Des engins de terrassement exhument quantité d’ossements humains en œuvrant à la réalisation d’un parking souterrain. Avec cette découverte fortuite, d’aucuns s’interrogent aussitôt : est-on en présence d’un charnier récent qui aurait été enfoui clandestinement dans les entrailles de la capitale de la Lituanie ? L’hypothèse d’une exécution massive d’individus, imputable aux crimes du régime soviétique ou aux exactions des forces allemandes, qui avaient occupé un temps ce territoire durant le Seconde Guerre mondiale, est rapidement écartée. Des boutons, des pièces de monnaie, des fragments d’uniformes et d’équipements en cuir, caractéristiques du Premier Empire français, sont retrouvés en grand nombre à proximité des squelettes de sorte que pour les équipes d’archéologues qui furent aussitôt dépêchées sur place, aucun doute ne fut permis : ces ossements ne pouvaient qu’appartenir aux dépouilles des soldats de la Grande Armée, disparus en 1812 durant l’épouvantable retraite de Russie.


Vilnius, été 1812. Dans la chaleur étouffante de la ville lituanienne, les soldats de la Grande Armée renforcent activement les fortifications de cette place-forte stratégique à laquelle Napoléon entend assigner un rôle considérable : celui d’une base arrière venant au soutien d’un puissant dispositif militaire qui doit conduire les armées françaises aux portes de Moscou, avant le début de l’hiver, au terme d’une offensive menée à marche forcée. Les préparatifs vont bon train : des fossés sont creusés, des entrepôts sont bâtis, des hôpitaux sortent de terre.

Quelques semaines auparavant, l’empereur avait franchi le Niémen, envahissant soudainement le territoire russe, à la tête de l’armée des « Vingt Nations », forte de près de 700.000 hommes, dont la moitié seulement était composée de soldats de nationalité française. La paix de Tilsitt, signée en 1807 entre Napoléon et le tsar Alexandre Ier n’avait guère dissipé le sentiment de défiance réciproque qui empoisonnait de longue date les relations franco-russes. La levée par la Russie, en ce début d’année 1812, du blocus continental mis en place par Napoléon en 1806 pour étrangler économiquement l’Angleterre, précipite le contentieux larvé et offre à l’empereur des Français, alors à l’apogée de sa puissance, l’occasion de lancer ses armées contre la seule puissance continentale qui lui résistait jusqu’alors.

Fin juillet, les troupes napoléoniennes reprennent leur marche. Malgré la fatigue et les privations sans nombre, elles progressent très vite face à un ennemi insaisissable qui refuse des semaines durant le combat frontal, tout en pratiquant l’efficace politique de la « terre brûlée ». Défait lors de la bataille de la Moskowa, le 7 septembre 1812, le tsar Alexandre Ier renonce prudemment à défendre Moscou. Le 14 septembre, Napoléon investit les lieux, largement désertés par ses habitants, mais au lendemain de l’entrée victorieuse des forces françaises, la ville est incendiée par les Russes. L’insécurité règne alors partout dans une ville en proie aux pillages, où l’armée de Napoléon ne peut, en pareilles circonstances, prendre avec sûreté ses quartiers d’hivers. A la mi-octobre l’empereur est contraint de quitter Moscou et de rebrousser chemin dans la précipitation. La retraite de Russie commence. L’armée française marche péniblement en direction du nord, en reprenant l’itinéraire qu’elle avait emprunté vaillamment quelques mois auparavant. Harcelé de toutes parts par les Cosaques du général Koutouzov, ralenti par des chariots chargés de lourds butins, affaibli par les désertions massives, le gigantesque convoi peine à avancer en ce territoire hostile, subissant au surplus les rudes assauts d’un hiver précoce qui s’annonce particulièrement rigoureux. Les 26 et 27 novembre, le gros des troupes françaises parvient à franchir la Bérézina au prix de pertes considérables. En ligne de mire, Vilnius, siège d’une forte garnison française, où chaque soldat espère trouver refuge et reconstituer ses forces avant de regagner la France. Mais c’est sans compter sur les ravages foudroyants causés par les infections virales et le froid glacial, qui atteint alors des températures avoisinant les -30e C, décimant pareillement les rangs d’une armée qui n’est plus que l’ombre d’elle-même.

Début décembre, les rescapés atteignent enfin Vilnius et s’y engouffrent, affamés et en guenilles, dans un désordre indescriptible : dispersés, indisciplinés, échappant totalement à l’autorité de leurs officiers, les soldats tentent de se loger à la hâte, dans les monastères ou dans les maisons de particuliers, en se frayant avec difficultés un chemin dans des rues encombrées par les voitures et les attelages. Les soldats malchanceux qui ne parviennent pas à trouver refuge dans les maisons, où s‘entassent pêle-mêle les blessés comme les hommes valides, tombent de fatigue et meurent instantanément de froid. Parmi ces infortunés, certains croient pouvoir en réchapper en s’abritant dans les fossés qui ceinturent la ville : victimes d’une cruelle ironie du destin, ils ne feront que se précipiter inconsciemment vers leurs propres sépultures qu’ils avaient aménagées de leurs mains quelques mois plus tôt !

Prévenu d’une tentative de coup d’Etat, l’empereur quitte la ville le 5 décembre pour gagner précipitamment Paris. Le commandement de l’armée est confié au Maréchal Murat qui organise la résistance face à un ennemi qui est désormais aux portes de la ville. Le 8 décembre, la consternation est à son comble parmi les soldats démoralisés lorsque, à son tour, le roi de Naples quitte Vilnius avec, dans son sillage, les quelques troupes qui demeurent encore valides. Les soldats blessés, atteints par la maladie ou ceux qui restent cloués au sol, pareillement immobilisés par l’épuisement, la faim ou le froid, sont abandonnés à leur terrible sort. Les 11 et 12 décembre, les troupes du redouté Koutouzov s’emparent d’une ville en plein chaos, incapable de résister militairement : décimée, exsangue, l‘armée française n’avait plus à opposer au général russe que des combattants à l’agonie. Après la prise de la ville, craignant les épidémies, les russes utiliseront des semaines durant les fossés aménagés six mois plus tôt par les soldats de Napoléon pour y enfouir par milliers les dépouilles des victimes françaises mortes durant les hostilités. Avec la reconquête de Vilnius par les troupes du tsar Alexandre Ier, qui y fit une entrée triomphale le 22 décembre, la bataille venait de s’achever sur le front russe sur une incroyable débâcle française.

Au lendemain d’une funeste campagne de Russie à laquelle ne survivra qu’un sixième des effectifs de la Grande Armée, la donne diplomatique n’est plus la même en Europe. Au plan militaire, le rapport de forces s’inverse rapidement au bénéfice des puissances européennes jusqu‘alors soumises à la domination française. S’émancipant d’une tutelle napoléonienne dont le crédit militaire venait subitement de s’évanouir, les Autrichiens, les Prussiens, les Russes, les Suédois, habilement soutenus par les Anglais, s’unissent en une formidable coalition qui remportera en octobre 1813 une victoire décisive à Leipzig contre les troupes napoléoniennes, avant que celle-ci ne se décide de porter le fer sur le sol français un an plus tard.

En décembre 1812, entre 30.000 à 40.000 soldats de la Grande Armée devaient périr à Vilnius et dans ses environs, victimes moins du combat des armes que des rigueurs du froid ou de la maladie. D’après les investigations scientifiques pratiquées sur les ossements découverts en 2001, la plupart de ces militaires, de constitution robuste, ayant déjà vécu dans leurs chairs les affres anciens des champs de batailles, n’avait pas vingt-cinq ans. Certains objets trouvés au contact des squelettes ont même permis de déterminer que nombre de ces jeunes soldats appartenaient à des unités composant la prestigieuse garde de l’empereur Napoléon.

Le 1er juin 2003, les restes de quelques 3.000 soldats de la Grande Armée ont été inhumés solennellement à Vilnius, dans l’enceinte du célèbre cimetière militaire d’Antakalnis réservé aux grands personnages du pays, lors d’une cérémonie officielle organisée conjointement par le gouvernement lituanien et l’ambassade de France. Un monument commémoratif, financé par la France et conçu par les Lituaniens, fut dévoilé à l’occasion de cette cérémonie. Les mots suivants y sont sobrement gravés : « Ici reposent les restes des soldats des Vingt Nations qui composaient la Grande Armée de l’empereur Napoléon 1er morts à Vilnius au retour de la campagne de Russie en décembre 1812 ».

Français, Italiens, Allemands, Polonais, Lituaniens, incorporés de gré ou de force à la Grande Armée de Napoléon, ils furent des centaines de milliers de soldats à participer en 1812 à une folle entreprise militaire qui commença sous les auspices prometteurs de la victoire pour se terminer sous le sceau prévisible de la tragédie. Deux siècles exactement après l’effroyable retraite de Russie, l’auteur de ces lignes entend ici rendre hommage à la mémoire de ces combattants héroïques qui, pour l’immense majorité d’entre eux, - sans doute si peu conscients de participer alors à une expédition aventureuse dont nous dénonçons chaque jour les innombrables exemples contemporains - accomplirent leur devoir dans la douleur en servant loyalement sous le drapeau français.

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SIEL


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