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mercredi, 27 février 2013 14:00

La clarté de Ratisbonne

Écrit par 

par Paul-Marie COÛTEAUX
Article publié dans Le Figaro Magazine, le 16 février 2013

benoit16Depuis l'annonce de son retrait, on souligne à l'envi les apports du très dense pontificat de Benoît XVI, en oubliant quelquefois des points majeurs, tel que le rapprochement avec l'Eglise orthodoxe russe, ou l'édiction de "points non négociables" qui s'imposent, ou devraient s'imposer, à tout catholique engagé dans l'action politique, comme on sous-estime la portée de percées doctrinales dont le discours prononcé le 12 septembre 2006 à l'Université de Ratisbonne fut sans doute la plus puissante, du moins la plus brûlante.

Sous le titre, "Foi, raison et université", l'ancien préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi entreprit alors de rappeler la Chrétienté à ses racines helléniques : c'était en soi une audace, tant fut passée sous silence une historicité qui pouvait ternir à certains yeux le mystère de la Révélation. Mais comment mieux éclairer l'écriture sainte qu'en la plaçant sous la lumière grecque, celle de Platon esquissant le monothéisme par une hiérarchie plaçant le souverain Bien au sommet de la pyramide des Idées immortelles, éclairant ainsi la filiation néo-platonicienne, Plotin ou Saint Augustin ? Ou celle d'Aristote qui inspira de tant de façons Saint Thomas et la scholastique médiévale ? Mieux encore, le fameux discours aborda l'abrupt massif de la Raison par son aspect le plus concret, le mieux fait pour toucher nos contemporains, le logos : discussion, raisonnement, confrontation par le verbe, la langue et les mots. Cette raison-là ne s'oppose pas tant à la Foi qu'elle s'oppose à la violence des certitudes arrêtées, une violence qui était certainement ce jour là le souci central du Saint-Père, face à un monde qui n'est que trop porté à en faire l'inévitable conséquence de la Foi -c'est même l'angle d'attaque favori de la christianophobie ambiante.

Triple coup : c'était d'abord, par le thème réconciliateur du logos, redessiner les contours d'une unité perdue de l'Europe. C'était ensuite rappeler au peuple du Christ, et singulièrement à ses pasteurs souvent portés à asséner des vérités que le commun des modernes ne comprend plus, à la richesse de l'exégèse -une exégèse que le pontificat aura replacé au centre de la vie spirituelle. C'était surtout "mettre le doigt là où ça fait mal", et revenir à ce qui distingue la Chrétienté de ce qui la nie avec le plus d'âpreté: le matérialisme d'abord, qui refuse Dieu et ne discute pas (au point que l'incroyant n'est plus celui qui doute, mais celui qui nie -et souvent rigole...; l'Islam ensuite, dont le traditionnel refus de la discussion, de l'examen, justement du logos, ne pouvait pas ne pas être explicitement cité -au risque de réactions, qui d'ailleurs ne manquèrent pas et furent la preuve par neuf de l'acuité et de l'actualité du propos…

Point majeur : devant les provocations multiformes d'une religion islamique sûre d'elle même et dominatrice, le Chrétien reste trop souvent muet, comme interdit, oubliant que c'est justement la parole qui le distingue, le fortifie, lui redonne sens et force. Ratisbonne fut ainsi plus qu'un message, une arme : nous sommes ceux qui discutons, en quoi nous aurons toujours raison sur ceux qui ne discutent pas. Source ouverte aux hommes qui ont soif, et trouvèrent peut-être à travers ce pape audacieux une parole systématiquement située au dessus des remugles ordinaires de l'intimidation idéologique, de la ruse politicienne, des impostures de la société de la marchandise, du spectacle et de l'esbroufe -et de la compagne hélas inséparable du matérialisme qui assèche les coeurs parce qu'elle assèche le verbe, de la violence.

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