Imprimer cette page
dimanche, 19 mai 2013 15:03

Ici repose le patrimoine historique français : paix à son âme !

Écrit par 

par Karim OUCHIKH
Président exécutif du SIEL
Administrateur du RBM

Diffusé dans l’Action française (N° 2863 - 16 mai au 5 juin 2013).


dampierreUne abomination culturelle vient de se commettre dans l'indifférence générale. Plus de vingt-cinq après la retentissante vente à l'encan des collections du château de La Roche-Guyon, la fabuleuse bibliothèque du château de Dampierre, patiemment constituée au fil des siècles par les Duc de Luynes, a été en grande partie dispersée les 29 et 30 avril dernier par Sotheby's. La vente aux enchères de l'un des fleurons des collections privées françaises n'aura guère suscité l'émoi d'une opinion publique qui ne se mobilisa aucunement pour la préserver, pas plus qu'elle ne le fit du reste pour sauver du marteau des commissaires-priseurs les remarquables ensembles mobiliers abrités, parmi tant d'édifices, sous les lambris du Palais abbatial de Royaumont, ceux des châteaux de Thoiry, de Louveciennes ou de Rochambeau, qui furent jadis démembrés avec un égal aveuglement. Baisse des subventions publiques oblige, certains des 43.000 propriétaires de monuments historiques privés sont condamnés aujourd'hui, la mort dans l'âme, à devoir se séparer du mobilier qui garnit encore leurs demeures dans l'espoir de conserver intact leur patrimoine immobilier ; pour parer aux nécessités du temps, les moins infortunés d'entre eux se tournent à présent, en guise d'expédients, vers d'autres sources de financement : les opérations publicitaires, les tournages de films, les soirée privées, les ouvertures de boutiques, les aménagements de restaurants ou de chambres d'hôtels se multiplient comme autant d'improbables bouées de sauvetage...

Fort d'un patrimoine mobilier et immobilier considérable, comprenant notamment près de 45.000 monuments historiques, la France ne parvient qu'avec peine à en assurer un entretien décent : bon nombre des 100.000 édifices religieux et des 12.000 orgues que compte la France sont ainsi délaissés par l'Etat et les collectivités locales, au point que 240 églises, dont 13 à Paris, sont aujourd'hui menacées d'opérations de destruction. Minorant toujours plus le poids vertueux de l'intérêt général, la logique comptable qui préside désormais à la gestion des finances publiques de notre pays contraint la France, sous le contrôle vétilleux des fonctionnaires de Bruxelles, à devoir céder discrètement ses bijoux de famille, tout en rentabilisant activement le fonctionnement de ses institutions culturelles.

Pris dans le tourbillon incessant des transactions immobilières, le patrimoine culturel français attise en effet toutes les convoitises : si l'emblématique hôtel de la Marine a échappé par miracle aux appétits des promoteurs immobiliers, plus d'une vingtaine d'édifices parisiens, dont une dizaine d'hôtels particuliers, ont quitté depuis 2005 le giron de l'Etat pour tomber dans l'escarcelle de milliardaires chinois, de magnats russes ou de princes du Qatar. Avec la vente à la découpe du considérable patrimoine hospitalier (hôpitaux parisiens Laennec, Boucicaut et Broussais ; hôpital royal de Versailles ; hôtels Dieu de Lyon, de Marseille...), militaire (citadelle de Bonifacio ; quartier militaire de Nantes...), ou judiciaire (Palais de justice de Marseille ; pénitencier Saint-Anne en Avignon...), l'Etat se livre à une pitoyable braderie immobilière au seul bénéfice de marchands de biens ou de chaînes d'hôtelleries de luxe. Cette frénésie mercantiliste n'est manifestement pas prête de s'éteindre, surtout depuis l'assouplissement en 2010 du régime de cession, au profit de collectivités locales, des monuments, musées ou objets mobiliers appartenant à l'Etat ou aux établissements publics qui en dépendent : comment éviter ainsi, entre autres signes d'inquiétudes, que les collectivités territoriales qui convoitent de longue date la propriété de l'ancien domaine royal de Saint-Cloud, les fortifications médiévales de Provins ou celles de Carcassonne ne soient tentées demain, en succombant trop facilement aux sirènes de la rentabilité financière, à en privatiser l'exploitation, au risque de restreindre l'accès du grand public à ces sites culturels ?

Cette terrible emprise comptable, qui met à mal l'intégrité du patrimoine culturel français, est visible partout et le sera davantage à l'avenir à en juger par certaines initiatives surprenantes qui foisonnent ici où là. Nos musées ne sont-ils pas réduits à présent, pour boucler péniblement leurs fins de mois, à farder leurs façades de gigantesques panneaux publicitaires lors de la réalisation de travaux d'entretien. Que dire de nos plus prestigieux établissements culturels, condamnés à prendre ouvertement les dispositions les plus invraisemblables pour s'autofinancer : les châteaux de Versailles, de Chambord et bientôt celui de Fontainebleau sont transformés à grand frais pour accueillir des chambres d'hôtels ; l'Opéra de Paris cherche à s'associer à un industriel pour valoriser sa marque et ainsi vendre des vêtements ou des parfums estampillés sous son nom ; les musées publics sont invités à s'interroger sur le devenir de leurs réserves d'œuvres d'art, qui pourraient fort bien être vendues demain sur le marché pour faire face à la disette budgétaire...L'obsession de la rentabilité l'emporte en permanence au point de contraindre nos établissements culturels, dans leur programmation, à accorder la priorité à ''l'évènementiel'' en organisant des expositions temporaires, trop souvent tapageuses, au détriment de leurs collections permanentes qu'ils négligent de valoriser : comment expliquer ainsi la tenue répétée de manifestations controversées dans l'enceinte prestigieuse du château de Versailles, de Jeff Koons à Murakami, autrement que par une volonté diffuse de se soumettre à cette pesante contrainte financière ?

Voici quelques années, analysant les dérives de la démocratisation culturelle, Marc Fumaroli, de l'Académie française, avait dénoncé avec lucidité le « business des biens culturels » (*), cette logique libérale qui conduit, en marginalisant perpétuellement le rôle de la puissance publique, à confondre abusivement les richesses de notre patrimoine culturel avec de vulgaires articles de marchandise. Rien n'est plus étranger à la tradition culturelle française que cette confusion des genres : « le sentiment d'identité et d'appartenance nationales, l'attachement à une mémoire historique et à ses strates successives, ne se conçoivent pas sans référence visible, tangible et inaliénable à un patrimoine public (et privé, mais sous tutelle publique) qui les incarnent en permanence et localement ». Dans la défense de ce patrimoine monumental et muséal, selon un modèle français éprouvé qui soumet depuis toujours la protection du patrimoine à la tutelle éclairée des pouvoirs publics, l'auteur de L'Etat culturel ajoutait : « Seul l'Etat, avec sa législation et son personnel d'experts confirmés et dévoués au bien public, est en mesure d'en préserver la cohérence, l'intégrité, le sens et la leçon ». Les voies et moyens de sortir de l'impasse financière dans laquelle s'embourbe irrésistiblement le patrimoine culturel français sont parfaitement identifiés ; seul manque désespérément à l'appel une volonté politique opiniâtre de remettre un Etat aujourd'hui frappé d'impuissance au centre de tous ces défis régaliens.

(*) L'Etat, le patrimoine et "le business des biens culturels" - Le Monde 1er octobre 2010

Lu 3111 fois
SIEL


Souveraineté, Identité Et Libertés

Derniers textes de SIEL