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jeudi, 06 juin 2013 21:21

Folamour

Écrit par 

par Paul-Marie COUTEAUX
Président fondateur de Souveraineté Indépendance et Libertés (SIEL),
adminstrateur du rassemblement Bleu Marine (RBM)

Une version courte de cette chronique est publiée dans le numéro de juin 2013 du mensuel La Nef

syrieLa souveraineté n'est pas à la mode, chacune le sait, et l'auteur de ces lignes se souvient avoir beaucoup entendu dire, sur les bancs du prétendu Institut d'Etudes politiques, qu'un des bienheureux effets de la mondialisation était d'en rendre progressivement le principe obsolète. Ces préparations idéologiques trouvèrent une traduction immédiate dans le "dépassement européen" qui fit rage à partir de l'Acte unique de 1986, puis des traités de Maëstricht, d'Amsterdam, de Nice, des accords de Schengen et le grand élargissement de 2004 -avec le résultat que l'on voit, la décadence multiforme d'un continent qui, pour avoir cru que l'abandon des souverainetés additionne les forces alors qu'il les soustrait au contraire en neutralisant les Etats, a finalement perdu toute existence politique et vogue au gré des courants dominants. Mais le dépassement des souverainetés ne provoqua pas moins de malheurs dans le monde entier, pulvérisant le principe corollaire de non-ingérence, et ce point cardinal de la diplomatie classique selon lequel ce sont les Etats, dans leur permanence, et non pas les gouvernements, dans leur fragilité, qui se reconnaissent entre eux, quelle que soit leur couleur du moment.

De ces principes, de Gaulle, qui savait les permanences au point de maintenir le nom des nations (Russie et non Union Soviétique, Allemagne et non IIIè Reich, ou nazisme), donna un beau jour une formulation nette devant Alain Peyrefitte qui la rapporte en ces termes ("C'était de Gaulle", T. II Page 56) : "Aucun pays ne doit se mêler des affaires des autres pays. Les peuples peuvent toujours finir par trouver leur équilibre en eux-mêmes, par eux-mêmes, à condition qu'il n'y ait aucune intervention extérieure". Certes, ce principe n'empêchait nullement les alliances, traités ou accords par lesquels un Etat s'engageait à en secourir un autre dont la souveraineté se trouvait menacée : c'est ainsi que, en 1939, la France tenta de venir au secours de la Pologne envahie par l'Allemagne; c'est ainsi, et seulement ainsi (et non pour l'on ne sait quelle cause présentée comme généreuse, le droit des femmes musulmanes, ou autres...) que l'on doit comprendre qu'elle ait récemment secouru le Mali, dont le Nord fut envahi par des bandes islamistes armées de l'extérieur, et dont le gouvernement appelait à l'aide.

La non-ingérence était encore le principe cardinal du droit, d'ailleurs proclamé dès le préambule de la Charte de l'ONU, quand survinrent, dans les mêmes années 80, une batterie de docteurs Folamour, type Kouchner, et cette médecine de "l'ingérence humanitaire" qui, comme toujours les bonnes ou prétendues bonnes intentions, séduisirent les esprits simples, mais plongèrent plusieurs peuples dans l'enfer. Ce fut d'abord l'intervention en Yougoslavie, par laquelle l'Allemagne à peine réunifiée se revancha d'une Serbie qui, par deux fois dans le siècle, avait contribué à sa défaite de façon décisive -invoquant sans peine, pour combattre le gouvernement de Belgrade, des exactions supposées mais que son activisme et celui de ses relais intérieurs provoquaient à mesure; en 1999, on vit ainsi une capitale européenne bombardée par l'OTAN, puis vint l'actuel émiettement balkanique d'autant plus dangereux qu'il est couronné, avec la création du Kosovo, par une seconde république musulmane sur notre continent. Ce fut ensuite la curée de l'Irak, dont il ne fallut pas moins de deux guerres, et plus d'un million de morts, pour avoir la peau du Président, et qui se trouve désormais plongé dans des violences récurrentes et une partition entre trois entités (sunnite, chiite, kurde) qui ne feront qu'accentuer l'instabilité d'une région ainsi livrée aux extrémismes religieux. En Afghanistan, la même doctrine n'a fait que souder le peuple afghan autour de sa faction la plus extrémiste, les Talibans, lesquels sont en train de gagner la partie -au prix d'un autre nombre considérable de morts, blessés, et haines inexpiables. En Libye, les planteurs de démocratie n'eurent pas grand mal à renverser le colonel Kadhafi à coups de bombardements, l'expédition du couple Lévy-Sarkozy aboutissant derechef à l'émiettement du pays, et même à celui de sa capitale, Tripoli, partagée entre bandes et autant de quartiers -sans parler de la déstabilisation du Sahel et de la mise à disposition d'armes lourdes à ceux-là mêmes que nous avons à présent à combattre au Mali.

On s'étonne que M. Fabius juge bon d'ajouter à ces sournoises surenchères en demandant aujourd'hui la tête du président syrien, comme si un ministre français pouvait mettre à prix celle de n'importe chef d'Etat, et qu'il ose même réclamer l'envoi d'armes à des insurgés dont plus personne, hormis des journalistes aux ordres ou incompétents, peut encore croire qu'ils soutiennent seuls une guerre civile -comment un peuple, même unanime, pourrait-il mener une guerre moderne, deux ans durant, contre son armée ? Le caractère international de cette guerre n'échappe plus à personne, chacun comprenant que les puissances du Golfe, à commencer le Qatar, cèdent à ce fanatisme sunnite que des puissances extérieures ne font qu'exciter aux fins d'aviver les vieilles divisons du monde arabe, à quoi la France n'a nul intérêt. Il va d'ailleurs sans dire qu'elle a d'autant moins intérêt à ces grandes manoeuvres, dont un autre résultat est que l'Occident se fait abhorrer, qu'elle en subit sur son sol les conséquences, accueillant un nombre considérable, ou plutôt inconsidéré de musulmans qui, s'estimant non sans raison en guerre, se croient fondés à y perpétrer des attentats aveugles, dont le nombre et la violence ne peuvent conséquemment aller qu'en s'aggravant.

Bachard el-Assad semble cependant plus coriace que Milosevic, Saddam Hussein, les talibans ou le colonel Kadhafi et ce pourrait être l'un des plus graves enjeux de l'actuelle guerre en Syrie que s'y joue, outre une part de l'avenir du Proche Orient, celui de l'ingérence humanitaire, dont l'évidente faillite finit par faire réfléchir. C'est ainsi qu'on a récemment pu lire dans le Washington Post, sous la prestigieuse plume d'Henry Kissinger un sévère rappel à l'ordre élémentaire de la diplomatie : « En l’absence d’un concept stratégique clairement articulé, un ordre mondial qui érode les frontières et confond guerres internationales et guerres civiles ne peut jamais connaître de pause », écrit-il, rappelant les bienfaits de l'"ordre westphalien", c'est-à-dire de ce principe de souveraineté que ce fut une des gloires de la France que de l'avoir établie en Europe, et qui, note-il à l'adresse des ignorants étoilés, mit fin aux guerres religieuses, notamment la guerre de Trente ans "qui a coûté la vie à près d'un tiers de la population d'Europe centrale". Trente ans : après leur règne, les humanitaires de l'ingérence ont-ils assez de sang sur les mains, et ne pourraient-ils, échappant hélas aux tribunaux séculiers, du moins se taire ?

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