Imprimer cette page
lundi, 07 octobre 2013 18:26

Il faut prévoir de gouverner

Écrit par 

Entretien avec Paul-Marie Coûteaux publié dans l'Action Française, le 4 octobre 2013

pmc-2013Paul-Marie Coûteaux, président fondateur de Souveraineté, Indépendance Et libertés (SIEL), une des composantes du Rassemblement Bleu Marine, a accordé un long entretien à L'Action Française, dans lequel il revient sur son appel récent à un gouvernement de salut public après les propos de François Fillon. Il livre aussi à nos lecteurs ses espérances politiques pour l'avenir de la France.

1/ Action Française 2000 - Vous en appelez à un gouvernement de salut public : mais qu'attendre d'une UMP qui a tourné le dos à une politique d'indépendance nationale et avalisé la soumission de la France à Bruxelles et aux Etats-Unis (traité de Lisbonne, retour dans le commandement intégré de l'OTAN, traité budgétaire...) et ne semble pas prête à faire son autocritique ?

Paul-Marie COÛTEAUX - Je ne pose pas la question politique en ces termes, un peu aléatoires. Au SIEL, nous n'attendons rien d'aucun parti, mais beaucoup des hommes. Pour cela, voyons au delà de l'actuel paysage politique -d'ailleurs en ruines. Notre responsabilité, à nous autres nationaux, n'est pas seulement de remporter, contre tel ou tel, des victoires électorales, condition nécessaire certes, mais bien insuffisante. Notre responsabilité est de préparer la victoire tout court, la victoire historique qui consistera à "reprendre le pouvoir", en relevant les instruments détruits de la souveraineté, aussi bien extérieure (indépendance nationale) qu'intérieure, (autorité de l'Etat), puis en l'exerçant à la fois durablement et dans sa plénitude, conformément aux intérêts des Français -mais seulement de leurs intérêts à long terme, c'est-à-dire de la France.

Tel est à mes yeux l'objectif du Rassemblement Bleu Marine (dirigé par sept personnes, dont moi-même, deux autres membres du SIEL, un ancien radical, et un ancien proche collaborateur de Chevènement), un Rassemblement national qui doit être pris au pied de la lettre, non comme une machine électorale mais une matrice de gouvernement. Beaucoup ont l'air de croire que la politique consiste à se faire voir, alors qu'elle consiste d'abord à prévoir, je veux dire à voir delà du jeu présent -gouverner c'est prévoir, mais il faut commencer par prévoir de gouverner... Il faut anticiper, et nous placer d'ores et déjà devant la situation, à laquelle trop peu pensent, où Marine le Pen serait élue Présidente de la République -dans trois ans, si les ficelles de M. Hollande le tiennent jusque là, ce dont je doute. Faire de la politique ne m'intéresse pas, ou plus; ce que je veux, c'est restaurer parmi les nationaux la culture d'Etat, et gouverner d'urgence.

Or, il se trouve que cet objectif qui devrait être naturel, est non seulement un objectif mais aussi le moyen d'y parvenir, je veux dire de gagner les élections, tant il est vrai que le problème du RBM n'est plus la dé-diabolisation, mais la crédibilité gouvernementale : nous ne gagnerons que si nous nous plaçons nous-mêmes en situation de gouverner, et de nous présenter ainsi devant les Français -mon obsession, désarmer la ritournelle : "Le FN est incapable de gouverner". Pour ce faire, il faut un programme complet et crédible, ce qui est en bonne voie depuis un an.Mais aussi ce que j'appellerais une "architecture gouvernementale". Nul n'imagine un gouvernement 100% FN, d'abord parce que ce parti n'a pas été conçu pour cela à ses origines (celle de 1962 ou celle de 1972), ensuite parce que jamais un parti n'a gouverné seul (même pas l'UNR du temps du Général ), ce qui d'ailleurs ne serait pas souhaitable : il faut une très large légitimité pour gouverner au sens véritable du terme, je veux dire pour se situer à la hauteur de l'Histoire, de la prouesse historique qui consiste à changer du tout au tout le cours des choses -en dehors de quoi la politique n'a qu'un médiocre intérêt.

Coûte que coûte, le Rassemblement doit inclure des personnalités indépendantes des partis politiques (non pas tant des techniciens que des savants -en particulier, à mon avis, de sensibilité écologique...) ou qui sont actuellement membres de partis hégémoniques parce qu'il leur a fallu en passer par eux pour être élus. Je pense d'abord aux chefs des partis souverainistes, famille à réunir d'urgence, mais aussi à des hommes qui se sont en effet compromis avec le Système. Certes, il peut se trouver d'anciens responsables ou ministres de gauche tout à coup désireux de servir un peuple qu'ils ont largué pour les charmes d'une mondanité (au sens de Pascal, celui de l'athéisme, du refus de toute foi, du déni obstiné du surnaturel dans l'Histoire), une mondanité dont je vois peu parmi eux capables de se défaire. Pardon de l'avouer : j'en vois davantage à l'UMP, dont je connais quelques poignées - ou quelques grappes encore accrochées au radeau de la Méduse qu'est devenue cette prétendue "Union" démâtée. Et je les vois d'autant plus qu'il leur est de moins en moins nécessaire d'être héroïques, attendu que leurs troupes regardent Marine avec une croissante bienveillance -voir le sondage IFOP in Valeurs Actuelles du 12 septembre : 38% des sympathisants UMP se disent très ou assez proches de Marine -seulement 11% à gauche, soit quatre fois moins. Ces 38% m'intéressent, et non moins les chefs qui finiront tôt ou tard par les suivre.

Ici, deux conditions : d'abord que les "courageux" qui se jetteront à l'eau et se sentent de taille à accomplir la prouesse du redressement national (ce sera dur pour eux comme pour tous), ne tardent pas à rejoindre le navire patriotique : car le jour viendra où il y aura plus d'impétrants que d'admis. Ensuite, que nous soyons prêts à les accueillir. Or, je ne suis pas sûr que cette deuxième condition soit tout à fait remplie, et crains que beaucoup pensent ce que vous pensez : qu'ils ont trop longtemps accepté l'inacceptable pour être repêchés, qu'ils n'ont qu'à se jeter du sable sur la tête, etc. A l'inverse, je crois que la politique est tout sauf un jeu manichéen entre définitivement bons et irrémédiablement méchants (les "de Gauche" contre les "de Droite", ou, césure encore plus contingente, "les affreux du système", contre "les héros anti-système). Le grand politique n'est pas un justicier.

Allons plus loin, car le sujet est grave : pour vous répondre utilement, il faut revenir à l'essence du politique, à sa logique propre, qui n'est presque plus comprise, le babil politicolâtre d'aujourd'hui n'ayant plus grand chose à voir avec la véritable politique, que les esprits modernes confondent beaucoup trop avec sa surface démocratique, je veux dire la compétition entre partis rivaux qui s'arrachent des parts du marché électoral -et du financement public ; jeu que l'orgie de communication, qui nous entretient dans une sorte d'hébétude sans cesse nourrie de sites, touits, petites phrases et analyses intarissables, noie dans une morale de poche, une érudition en toc, une Histoire minuscule, à l'usage de ceux qui n'ont plus aucun sentiment de l'Histoire, aucune érudition, et pas davantage de morale -une sorte de dernière culture pour les incultes. La politique consiste à utiliser toutes les ressources de l'Etat au service de la nation : elle doit pour cela créer une légitimité et une souveraineté larges - Etat, Nation, Souveraineté, Légitimité, c'est le tissu magique de l'Histoire de France... Aujourd'hui, on ne peut reprendre ces fils féconds que par une légitimité populaire massive, qui consiste non seulement à ne rejeter aucune fraction du peuple (pas même les nantis, qui peuvent avoir un grand rôle...) mais aussi le moins possible de membres des élites -sauf les vrais oligarques, mais il n'y en a moins qu'on ne pense : il suffit à Poutine d'en jeter une poignée en prison pour mettre les autres au pas. C'est pourquoi je disais que le grand politique n'est pas un justicier, la politique n'étant pas le Jugement dernier, ni un scénario de western : sa mission historique, ce que l'on peut appeler le "miracle politique" dans son splendide mystère, consiste à prendre les hommes tels qu'ils sont, quoi qu'ils furent, pour "les faire travailler ensemble à une même oeuvre française" -de Gaulle, encore... Voilà ce que je voudrais aider Marine à réaliser, et je lui écris longuement sur ce thème.

2/ Action Française 2000 - Commentant les propos de François Fillon du 8 septembre dernier sur l'attitude que l'UMP devrait désormais adopter à l'égard du Rassemblement Bleu Marine, vous écriviez sur le site du SIEL que « l'ancien Premier ministre [a] fait sauter d'un coup le verrou par lequel François Mitterrand enferma la droite française dans la division éternelle. » Confirmez-vous cette analyse un mois après ?

Paul-Marie COÛTEAUX - Tout ce que je viens de vous dire vous répond. Mais allons plus loin : c'est je crois utile, d'autant que le cas Fillon s'y prête à merveille. Je le connais fort bien pour l'avoir côtoyé lorsque j'étais auprès de Philippe Séguin à la Présidence de l'Assemble nationale, puis lorsque, auprès du même Séguin, j'ai dirigé avec Jean de Boishue la revue du RPR. Je garantis qu'il était très sincèrement remonté contre la supranationalité bruxelloise, contre Maestricht puis contre la dénationalisation de la Banque de France, comme il s'affligeait de la réduction du budget des Armées, etc. Bref : des réflexes nationaux, avec des accents qui ne trompaient pas. Puis il avala les couleuvres qu'il fallait, multipliant les bêtises -comme l'introduction de l'enseignement de l'anglais dès le primaire (j'ai gardé la lettre au vitriol que je lui ai envoyée ce jour là) ou ce traité de Lisbonne qui fut une forfaiture. Mais songez à cette donnée humaine brute : les êtres ont des fidélités successives; ils ne croient pas toujours ce qu'ils croient qu'ils croient... Songez au mot magnifique de Mère Angélique de Saint Arnaud dans "Port Royal" : "Il y a de tout dans certaines âmes, et parfois au même moment". Je parle ici en Chrétien, qui sait bien qu'il y a de tout dans (presque) toutes les âmes -sauf si elles sont très simples, ce qui ne se voit pas, et ne doit pas se voir, en politique. Songez à l'adage : "le Roi de France oublie les querelles du Dauphin", qui est de haute et bonne politique. Songez que Henri III désigna pour successeur le chef du parti anti-royal, dont plusieurs factions entendaient le faire assassiner. Songez que Louis XVIII a désigné l'affreux Fouchet Ministre de l'Intérieur, par la magie politique si critiquée par les purs, mais si féconde, du prince de Talleyrand. Et que de Gaulle appela au Gouvernement de 1944 des membres de ce parti communiste qui quatre ans plus tôt sabotait l'effort de guerre français au service de l'Allemagne nazie -ou qu'aucun de ses premiers ministres ne l'avait rejoint à Londres -au contraire, Debré prêtait encore serment au Maréchal en 1942, Pompidou ne songea pas une seconde à résister (au contraire, il était "pacifiste"), Couve de Murville, décoré de la francisque, siégea plusieurs années à la commission d'armistice (sous présidence allemande...) et ne rejoignit Alger qu'en mars 1943 -sur ordre de Jean Jardin, chef de cabinet de Laval, lequel désirait se couvrir; encore ne rejoignit-il pas de Gaulle, mais Giraud... De Gaulle oublia tout cela (il s'en amusait : "Couve a traversé les Pyrénées en sleeping"...), sachant bien qu'il n'y a pas de grande politique sans une grande capacité d'oubli...

Vous me diriez : n'est pas de Gaulle qui veut ? Vous auriez tort : aujourd'hui, est de Gaulle qui le veut, mais le veut vraiment. J'ai fait remarquer à Marine que je comprenais son admiration proprement viscérale pour Jeanne d'Arc, mais que Jeanne n'eût pas été grand chose sans un roi. Or, nous n'avons pas de roi : il ne lui faut donc pas être Jeanne, mais Reine de France. C'est autre chose. Une toute autre logique...

Précision : je ne suis pas en train de vous dire par des tours et détours que Fillon ferait un excellent Premier Ministre de Marine ; mais... (sourire). Simplement, je ne supporte plus le manichéisme, qui est la forme la plus insupportable de la bêtise, et qui pourrait condamner la France à mort, l'oubli universel de l'histoire faisant perdre à tout le monde le ressort et le sens de la vraie politique, notre dernier salut...

3/ Action Française 2000 - « Le désespoir en politique est une sottise absolue » rappelait souvent Maurras : quelles raisons voyez-vous d'espérer en cet automne 2013 ?

Paul-Marie COÛTEAUX - Mon dernier livre s'appelait "Espérer contre tout", par quoi j'ai tenté de traduire le Contra spem in spe des Pères de l'Eglise: l'Espérance ne doit pas dépendre des conditions objectives, lesquelles sont aujourd'hui exécrables -mais elles le sont toujours en ce monde de chien. L'Espérance est le sublime courage, c'est une vertu en elle-même, la plus politique des trois vertus théologales. Dans ce sens, Maurras avait parfaitement raison -et d'ailleurs l'un de ses bons lecteurs, de Gaulle, en donna une parfaite illustration le 18 juin 1940.

Lu 2938 fois
SIEL


Souveraineté, Identité Et Libertés

Derniers textes de SIEL