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dimanche, 01 décembre 2013 16:22

Rythmes scolaires - « Histoire noire des hussards roses de la République »

Écrit par 

par Frédéric Siard
Professeur agrégé d'Arts appliqués (Paris), ancien professeur de l'IUFM de Versailles.
Délégué SIEL. Dieppe (Seine Maritime)

ecole"L'allocation des aides tient compte des inégalités : chaque commune reçoit 50 euros par an et par enfant scolarisé, et les communes les plus en difficulté (celles situées en zone urbaine sensible ou en zone rurale revitalisée) bénéficient d'un soutien financier supplémentaire portant cette aide à 90 euros par enfant. La Caisse nationale des allocations familiales s'engage également en créant une nouvelle aide pérenne de 54 euros par an et par enfant pour aider les communes à organiser les activités périscolaires de loisir. »

http://nouveaux-rythmes.education.gouv.fr/qui-encadre-les-nouvelles-activites.html

Les rythmes scolaires ont été mis en œuvre de manière précipitée alors que le texte prévoyait une mise en application obligatoire pour la rentrée 2014. Ces premières expériences sont un bon moyen d'avoir un avis sur la réforme avant qu'elle ne se généralise. L'un des arguments avancés par les maires réfractaires à cette réforme est celui du coût. Le financement de cette réforme est important, mais je ne dispose pas d'assez d'éléments pour me dire convenablement informé sur la situation. Contrairement à ce qui est annoncé dans les textes du ministère, on parle d'un montant de 350 euros par élève et par an et non pas 50 ou 90 euros (pour les quartiers défavorisés). Madame Brun chargée de la mise en œuvre des nouveaux rythmes scolaires à Cannes, interrogée par les journalistes de France 2, estime la dépense d' 1 million à 2 million 7 par an pour la ville. On est en droit de se demander quel sera le bénéfice d'un tel sacrifice financier. Si je n'ai pas d'éléments pour argumenter sur cet aspect de la réforme, je peux, au regard des textes de présentation du ministère, apporter des arguments contre cette réforme en m'attardant sur les activités périscolaires dans ce dispositif. Je fonde mes remarques sur l'analyse des textes de cadrage du ministère:

http://nouveauxrythmes.education.gouv.fr/index.html

et sur le texte du décret lui-même :

http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do;jsessionid=728964ED8A25E5C899178015E42DD6EC.tpdjo16v_1?cidTexte=JORFTEXT000026979035&dateTexte=&oldAction=rechJO&categorieLien=id

L'organisation de l'inégalité
« Une inquiétante agrégation »

Les activités périscolaires dont la nature, le contenu ou le thème ne sont pas précisés dans le texte, proposent aux élèves des parcours différenciés. Chaque académie n'ayant pas le même tissu associatif, il est attendu que les enfants soient confrontés au meilleur ou au pire. Les activités périscolaires produisent donc une inégalité de fait. Cette offre va favoriser les grands centres urbains au détriment des communautés rurales qui devront se contenter d'une offre restreinte. Cette inégalité est contraire à l'esprit républicain. Dans la philosophie de l'Education nationale, l'abandon des programmes au profit des référentiels ou des certificats de compétences nous a habitués à ce phénomène. Seules les méthodes ou les compétences sont communes, le choix des thèmes ou des œuvres étudiées est laissé à l'appréciation des professeurs et des maîtres. Cela fabrique une inégalité culturelle qui est une gêne permanente pour faire progresser les classes d'année en année car on ne sait pas ce que les élèves connaissent, chacun ayant vu des choses différentes. La formation de l'élève ne repose que sur des méthodes, soyons d'ailleurs réservé sur ce terme, il s'agit plus de réflexes que de méthodes, bâties sur des contenus différents. Les activités périscolaires vont accentuer davantage ce phénomène.
Si les associations d'extrême gauche, d'extrême droite ou communautaristes se transforment habilement sur le papier, elles pourront progressivement assurer ces activités périscolaires. Il sera dur de tout vérifier et leurs actions auprès des enfants peuvent avoir de funestes conséquences. Il s'agit donc d'une très inquiétante agrégation.

Compétences et légitimité
« Hussards roses et nouveaux prolétaires de l'Education Nationale »

« Les règles générales régissant l'encadrement des enfants ne changent pas : ils sont sous la responsabilité des enseignants pendant le temps scolaire et sous la responsabilité des personnels recrutés par les communes pendant le temps périscolaire. Le tissu associatif français, dense et de qualité, fournit un vivier remarquable pour encadrer les activités périscolaires. De nombreux agents employés par les associations partenaires de l'Education Nationale ou par les collectivités locales interviennent déjà auprès des écoliers et sont prêts à animer des activités de qualité. Les activités périscolaires peuvent faire appel à une large diversité d'intervenants : agents spécialisés des écoles maternelles, animateurs, éducateurs territoriaux d'activités physiques et sportives ou personnels de droit privé. Les mairies ont également la possibilité d'établir des conventions de partenariat avec des associations ou des clubs sportifs, ou encore de faire appel à des enseignants volontaires dans le cadre de l'aide aux devoirs. Les personnes qui interviennent dans le cadre d'un accueil de loisirs sont recrutées selon certaines règles. Au moins 50% des personnels d'encadrement requis sont titulaires d'un BAFA ou d'un titre équivalent. »

http://nouveaux-rythmes.education.gouv.fr/qui-encadre-les-nouvelles-activites.html

L'un des points positifs de la réforme est de mettre en relation les enfants avec d'autres adultes que ceux qu'ils rencontrent dans leurs familles et à l'école. Il est probable que les animateurs soient plus compétents que les enseignants dans leurs domaines, leurs spécialités. C'est la raison pour laquelle l'enseignant et l'intervenant devraient travailler ensemble pour proposer une activité pédagogique adaptée à l'élève. Dans la réforme des rythmes scolaires, les animateurs sont livrés à eux-mêmes sans le contrôle d'enseignants. Les animateurs, recrutés par les communes, n'ont pas de compte à rendre au corps professoral. Il s'agit donc d'un transfert de compétence. On peut s'interroger sur la qualité «pédagogique » de ces activités, car s'il peut arriver que les cours donnés par les professeurs et les maîtres titulaires puissent être de mauvaise qualité ou contestables, ils n'en demeurent pas moins légitimes. La titularisation dépend de l'obtention d'un concours. Les enseignants contractuels ou vacataires sont sous l'autorité du chef d'établissement qui les y a placés. Tous les enseignants du secteur public ou privé sont soumis à l'Inspection Académique. Les animateurs ne dépendent que du choix de la municipalité qui seule assure le contrôle du travail effectué. Les activités périscolaires ne sont pas notées, c'est à dire qu'elles seront perçues par l'élève comme de moindre importance. Il n'apparaît d'ailleurs aucune évaluation du travail demandé, mais il ne semble pas s'agir non plus d'un travail. Il est fait état d'un « loisir périscolaire ». Si l'activité est évaluée, je m'interrogerai sur la formation de celui qui l'évalue et sur quoi repose la fiabilité de son jugement. La rémunération de ces animateurs est très inférieure à celle qui est proposée dans l'éducation nationale. Cela peut avoir pour conséquence une revendication visant à la création d'un statut intermédiaire entre l'animateur et le professeur, véritable prolétarisation du personnel éducatif. La revendication pourra aller jusqu'à la demande de titularisation.

 

Les activités artistiques, sportives et ludiques
« L'initiation à la société du spectacle»

« Ce nouveau temps périscolaire offert facilite l'accès de tous les enfants aux activités sportives, culturelles, ludiques ou artistiques. Ainsi chaque enfant, quelles que soient son origine sociale ou les ressources de sa famille, peut bénéficier des outils et richesses proposés par cet espace éducatif nouveau pour se former, apprendre et grandir. À titre d'exemple, on peut citer, parmi les activités périscolaires le plus souvent développées par les municipalités : les activités artistiques et notamment la musique, la danse, les arts plastiques sous des formes variées, le théâtre ou encore les marionnettes, des activités d'éveil scientifique, avec l'organisation d'ateliers découvertes, des ateliers d'initiation aux langues étrangères, un panel extrêmement varié d'activités sportives proposées par les animateurs municipaux ou les associations sportives implantées localement, la découverte du numérique, des activités autour du développement durable, de la biodiversité, de l'équilibre alimentaire (jardinage, cuisine, etc.), des ateliers de jeu (échecs, dames, jeux de société, etc.). »

http://nouveaux-rythmes.education.gouv.fr/quels-sont-les-benefices-pour-les-eleves-des-activites-apres-la-classe.html

Il s'agit d'un temps d'éveil annoncé comme un « loisir ». Cette dénomination est grave car parmi ces « loisirs » certains relevaient jusqu'alors de l'enseignement : les arts, l'initiation à l'informatique, les langues, le sport, etc. L'apparition de ces activités périscolaires peut inciter progressivement à ne plus les considérer du tout comme des matières mais comme des activités négligeables et secondaires. Elles sont pratiquées dans un temps récréatif. Nous sommes confrontés à une tentative non masquée de spectacularisation de la culture et de l'art dès les plus jeunes classes. La culture devient divertissement. Cela permettra d'organiser la disparition de ces disciplines dans les cursus supérieurs au collège et au lycée. J'ai appris ces jours derniers que les ministres de l'Education et de la Culture préparent une réforme de l'enseignement artistique.

Allégement

« La semaine de 4 jours et demi, qui était déjà la règle avant 2008, permet de mieux répartir les heures de classe sur la semaine, d'alléger la journée de classe de 45 minutes en moyenne et d'enseigner les savoirs fondamentaux aux heures où les élèves sont le plus concentrés. Grâce à cette réforme, le nombre de jours d'école passera à 180 par an, ce qui fera 36 matinées de plus pour apprendre. Aucune heure de temps scolaire n'est enlevée ou ajoutée aux élèves : ils passent toujours 24 heures par semaine en cours, mais avec du meilleur temps »

Cette phrase est injurieuse pour les maîtres qui se chargeaient précédemment de l'ensemble des activités scolaires. Alléger le temps de formation, c'est alléger la formation elle-même. Cet allégement est une des méthodes les plus radicales et des plus efficaces de l'Education Nationale pour assurer la baisse du niveau des élèves. Ce mot d'ordre maint fois repris (allègement de l'Histoire jusqu'à faire disparaître Joffre et de Gaulle, allègement de la lecture, allègement des exigences, allègement des connaissances de plus en plus étiques), s'en prend ici au temps scolaire.

http://nouveaux-rythmes.education.gouv.fr/qu-apporte-la-semaine-de-4-jours-et-demi-aux-eleves.html

Le temps de l'apprentissage scolaire est-il réduit? Le texte nous dit que non. L'allègement ne peut pas être perçu comme tel par l'élève lui-même pour qui les activités périscolaires sont englobées dans le temps qu'il passe à l'école ou dans les locaux associatifs, sportifs ou à l'école elle-même. L'argument de la "fatigue de l'élève" mis en avant dans les textes de présentation est donc sans fondement. Il s'agit donc comme le dit très bien le texte de cadrage d'un « meilleur temps »

Nous sommes donc confrontés à une réforme dangereuse qui remet en cause l'autorité des maîtres, abaisse le niveau des élèves et introduit une récréation onéreuse comme mode de formation. Qui encadre les nouvelles activités ? Ces nouveaux « enseignants » seront peut être demain des loups dans les bergeries.

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SIEL


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