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vendredi, 28 février 2014 00:08

Panthéon : Comment les politiques utilisent le passé

Écrit par 

par Christian Combaz
Publié sur Figarovox le 20 février 2014

http://www.lefigaro.fr/vox/culture/2014/02/20/31006-20140220ARTFIG00349-pantheon-comment-les-politiques-utilisent-le-passe.php

panteonANALYSE - François Hollande a choisi quatre nouveaux pensionnaires pour le Panthéon: Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle Anthonioz, Pierre Brossolette et Jean Zay.

Christian Combaz constate que les choix de nos dirigeants sont souvent dictés par leurs intérêts du moment.

Christian Combaz est écrivain et essayiste. Son dernier livre, «Gens de Campagnol», est paru en 2012 chez Flammarion.

Les esprits oublieux ou négligents qui, à cause de Voltaire et Rousseau, gardent de leurs souvenirs universitaires l'impression que le Panthéon est peuplé d'une majorité d'écrivains et d'artistes devraient se procurer la liste des 74 impétrants qui vient de passer à 78: la domination des hommes politiques et des militaires y est écrasante, ce qui justifie la phrase du fronton: «Aux grands hommes la Patrie reconnaissante». (Rappelons au passage que l'âge classique, lorsqu'il parlait des Grands hommes, n'éprouvait pas le besoin de préciser «hommes et femmes», c'était implicite.)

Nos historiens de la littérature croyaient jusqu'alors qu'il suffisait d'honorer Dumas pour son génie, mais non, il fallait qu'il le fût désormais malgré ses cheveux crépus.

Il s'agit donc d'honorer la Patrie, cette notion située à mi-chemin entre le territoire et le contrat social, qui justifie le fait de recevoir sous le dôme des écrivains comme Hugo, Zola, Malraux, visiblement sur un autre critère que le talent puisque ni Chateaubriand, ni Marcel Proust n'y sont jamais entrés, pas plus qu'aucun de nos musiciens, à croire que Gounod, auteur de Gloire immortelle de nos aïeux, ne méritait pas de reposer parmi eux. Alexandre Dumas y a fait une arrivée remarquée il y a quelques années, alors que Balzac aurait été mieux indiqué, mais là encore, les raisons qui ont présidé au choix de ce transfert ont été dictées par des considérations conjoncturelles extrêmement discutables. Nous avons appris à cette occasion que Dumas fut un grand métis autant qu'un grand écrivain, ce que les trois quarts des lycéens français ignoraient encore, mais la République, visiblement, semblait résolue à faire feu de tout bois, voire à souffler sur un tas de cendres, pour nous infliger l'une de ces leçons publiques de tolérance dont le concert médiatique et les plateaux d'éditorialistes ont le secret . Nos historiens de la littérature croyaient jusqu'alors qu'il suffisait d'honorer Dumas pour son génie, mais non, il fallait qu'il le fût désormais malgré ses cheveux crépus. Pour un peu, on nous aurait convaincus que sa carrière avait failli être compromise par la couleur de son teint. Il a triomphé pendant un siècle et demi, il a vécu comme un nabab, voyagé dans toute l'Europe et fréquenté les grands-ducs de Russie, il est encore unanimement considéré comme un prince des lettres, mais on va finir par nous dire qu'il a dû surmonter les préjugés du racisme pour en arriver là.

Chaque nouvelle nomination revêt une signification qui sert des intérêts souvent conjoncturels, qu'il s'agisse du quota féminin, de la lutte contre le racisme, ou du rappel des années de l'Occupation.

Il y a donc tout de même quelque chose qui cloche dans la façon dont le Panthéon est utilisé par le pouvoir, chaque nouvelle nomination revêtant une signification qui sert des intérêts souvent conjoncturels, qu'il s'agisse du quota féminin, de la lutte contre le racisme, ou du rappel des années de l'Occupation, dont on peut dire qu'il est très marqué cette année. Mais surtout l'anomalie se trouve dans la différence que l'on peut relever entre cet aspect de politique immédiate et la mystique de l'éternité que véhicule le culte de la gloire immortelle. Le philosophe peut objecter que rien n'est immortel ici-bas, surtout pas la gloire, il suffit de se promener sur le forum romain pour s'en apercevoir. L'historien fera remarquer que les neuf dixièmes de l'histoire de France ne figurent pas au tableau d'honneur constitué par l'exécutif depuis 1791. Enfin, le simple citoyen cultivé s'apercevra que même dans la short-list républicaine, les choix de nos gouvernants ont contourné des incontournables par dizaines, pour s'attacher à des personnages fort peu universels.

Pour un Victor Schoelcher, combien de Sadi Carnot, pour un Victor Hugo, combien de Jean-Baptiste Baudin (mort sur une barricade pour s'être opposé au coup d'Etat de Napoléon III) et pour un de Gaulle... mais hélas de Gaulle n'y figure pas, car il n'a pas voulu que l'on touche à sa sépulture. Si son nom entre au Panthéon cette semaine, c'est donc par une coïncidence qu'il doit à sa nièce et que ses partisans vont juger amère, mais il faut s'en réjouir, car cette anomalie va sauter aux yeux de la Nation entière, et probablement jeter, sur les célébrations socialistes, une grande ombre coiffée d'un képi.

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SIEL


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