Imprimer cette page
samedi, 17 octobre 2015 16:34

Entretien avec Aristide Leucate

Écrit par  L'Action Française

Outre des passages historiques indiscutablement instructifs, votre essai n’en contient pas moins un virulent procès du souverainisme. Celui-ci n'a-t-il pas permis de cristalliser l'opposition au fédéralisme européen ?

Il convient de ne pas prendre la proie pour l’ombre. Si le fédéralisme européen demeure une intention platonique de ses défenseurs, l’Union européenne intégrée, organisation de type supranationale, elle, est une réalité institutionnelle incontournable et, malgré tout, redoutablement efficace qui met tous les eurobéats d’accords. Les quelques victoires, hier, de Philippe de Villiers, aujourd’hui, de Marine Le Pen, demeurent des épiphénomènes qui n’ont jamais fait trembler le système sur ses bases. Voilà pourquoi, je récuse le souverainisme nominal qui n’a jamais su s’incarner autrement que par des slogans – au mieux – ou par la grâce d’un concept éthéré insaisissable pour la majorité des gens. En rejetant le souverainisme comme notion inopérante, je ne cherche pas la critique pour la critique mais bien à tirer les leçons d’un échec. Les succès de Marine Le Pen sont dus, pour l’essentiel, à une adhésion générale à un discours beaucoup plus sécuritaire et anti-immigrés que proprement souverainiste. A l’inverse, la rhétorique d’un Dupont-Aignan, plus typiquement centrée sur la défense de la souveraineté est électoralement plus inaudible. La vérité, comme je l’explique dans mon livre, est que la souveraineté en tant que telle ne fait plus recette. Première fonction chez les Indo-Européens, elle s’abîme désormais au sein de la troisième, celle du commerce et de l’économie. Cette dégradation s’explique par une perte du sacré inhérente à la souveraineté antique. Marcel Gauchet parle du « renversement démocratique de la souveraineté », pour pointer, précisément, le fait que tout est désormais subordonné à l’individu, électeur-démiurge, lequel depuis 1789, a, tout à la fois, rompu ses attaches transcendantes avec le roi, père de la nation, et ses enracinements communautaires. La souveraineté était un tout, elle s’est émiettée.


Ne jetez-vous pas le bébé avec l'eau du bain en critiquant la souveraineté héritée de Bodin ?

Je critique moins la souveraineté héritée de Bodin, que l’usage figé qui en est fait. Jean Bodin avait forgé la souveraineté en un temps où il s’agissait d’étayer l’auctoritas du monarque tout en confortant sa potestas. Or, et c’est essentiel, Bodin pensait dans un cadre qui était celui de l’Etat, seul cadre spatio-temporel de toute politique. Aujourd’hui, la politique ayant tout envahi, jusqu’à la sphère intime, plus rien ne l’est spécifiquement. Cette liquéfaction de la politique a d’ailleurs accompagné le délitement de l’Etat, par le haut – le pouvoir sans représentation de Bruxelles – et par le bas – les baronnies euro-régionales et intercommunales. Dès lors, sans remettre en cause la conception bodinienne de la souveraineté, force est de constater qu’elle est devenue, tout simplement, inadaptée, sinon dépassée. L’on peut donc faire grief aux souverainistes d’être obnubilés par la volonté de recouvrer la souveraineté, sans réfléchir plus avant sur les conditions de restauration du politique. En d’autres termes, la souveraineté pourquoi faire si c’est pour la reperdre à nouveau, sans chercher d’abord à l’enraciner dans la nation – préoccupation, au demeurant, inexistante du temps de Bodin, le roi étant, alors, beaucoup plus jaloux de ses prérogatives qu’animé par le désir de les aliéner.

Mais alors, quel type de souveraineté proposez-vous ?

Une souveraineté arrimée à la solidarité, à la subsidiarité et à la communauté. Pour expliciter ma thèse, je m’appuierais sur Pierre Boutang qui considérait très justement que l’autorité n’est légitime que si elle a reçu l’assentiment du peuple. De manière similaire, la souveraineté doit être ancrée dans la nation incarnée par le peuple qui en est sa sève. D’une part, la souveraineté ayant pour objet la maîtrise de son destin par le corps social, elle suppose une relative cohésion de ses membres normalement attachés à une communauté de destin. Cela implique que chaque individu ne revendiquera des droits qu’à proportion des devoirs que la communauté nationale attendra qu’il remplisse. D’autre part, la souveraineté, conçue comme la première des libertés politiques, condition d’existence de toutes les autres, suppose que chaque niveau intermédiaire de la société se saisisse, proprio motu, de ses prérogatives naturelles, attendu que, chaque corps, en agissant dans son champ de compétence, agit également et nécessairement pour la communauté nationale, sous l’administration légère d’un Etat correcteur. Enfin, la communauté confère sa substance charnelle à la souveraineté laquelle doit s’enchâsser dans un peuple historiquement donné. C’est dire que la souveraineté coïncide avec l’identité propre à chaque peuple et qu’elle en est même la garantie irréductible de sa pérennité. L’indissociabilité des trois notions précitées me parait donc être le préalable pour retrouver la voie du peuple, «dasein » foncièrement politique, comme dessein et comme destin. J’en conclus, en conséquence, à une reviviscence du nationalisme qui résumerait parfaitement la souveraineté dans la nation, soit la préoccupation constante d’un peuple et de son propre devenir (en tant que civilisation), autant que de ses immédiates conditions d’existence (à l’intérieur de ses frontières comme vis-à-vis de l’extérieur).


La souveraineté dans la nation
Editions L'Aencre, 180 p. 25€
Disponible sur francephi.com et gallix-librairie.com

Informations supplémentaires

  • Publié par: L’Action Française 2000 n°2918 (15 octobre - 4 novembre 2015)
Lu 2337 fois