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jeudi, 14 juillet 2016 16:34

Derrière le rideau de fumée du « record » (!), les ruines de la pensée…

Écrit par  Sylviane Falcinelli (Adhérente du SIEL)

88,5 % de réussite au Bac 2016 : glorieux résultat s’il récompensait des étudiants en état de s’exprimer dans un français quelque peu élaboré, de maîtriser des savoirs s’étendant au-delà des modes d’emploi de leurs appareils électroniques ! Las, qui siégeant dans des jurys ne s’est trouvé confronté à des candidats (en maîtrise et doctorat) dont la syntaxe peinait à rendre intelligible le propos (sans parler des fautes d’orthographe) : symptôme d’une incapacité à manier la concaténation logique des arguments, donc de mener à terme une pensée construite (convoquons les mânes de Boileau : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Et les mots pour le dire arrivent aisément. ») ! Par contraste, un de mes amis historiens exhibait la dissertation de français d’un élève nommé Charles Maurras (certes doué, mais il s’agissait d’un autre siècle !), que je vous invite à consulter grâce au lien : http://maurras.net/textes/1.html.

Au-delà du constat quant à l’appauvrissement du vocabulaire et de l’expression, mesure-t-on les ravages sur l’esprit de décision des citoyens ? Confrontés à un monde de plus en plus complexe, comment de jeunes cerveaux mal formés au maniement des outils logiques sauraient-ils appréhender l’intrication de conséquences résultant des choix politiques soumis à leurs suffrages ? Et que dire de la destruction systématique de l’enseignement de l’histoire, assortie de l’élimination des repères chronologiques qui structuraient la continuité généalogique dont nous sommes tous issus ? Il y a déjà bien des années, un jeune professeur de musique du secondaire – qui fut en privé de mes élèves – me racontait ses déboires : il tenta d’amener un de ses lycéens à situer Claude Debussy ; le poussant dans ses derniers retranchements, tout ce qu’il en obtint, dans un total brouillard historique, fut que l’illustre musicien devait exercer du temps de Louis XVI – mais encore ? – dont le règne s’insérait grosso modo dans la nébuleuse du Moyen Âge ! Hallucinant télescopage : pour ainsi dire la compression d’un millénaire ! Il n’est pourtant pas anodin de savoir que Debussy (surnommé « Claude de France ») vécut d’un patriotisme déchiré l’épreuve charnelle et spirituelle de la Première Guerre mondiale, l’issue fatale de son cancer le 25 mars 1918 l’empêchant d’en connaître le terme victorieux tandis que Clemenceau exerçait la présidence du Conseil.
Imagine-t-on à quel point ce chaos chronologique, donc cet anéantissement de toute analyse anthropologique (pour ne rien dire d’une perception devenue hermétique à la grammaire des styles !), prive le jugement des jeunes citoyens des critères d’appréhension permettant de comprendre les enchaînements de cause à effet dont les évolutions politiques vécues par leurs aïeux sont le fruit ? De retombée en retombée, voilà qui les prive aussi d’inscrire avec discernement dans cette chaîne de causalités les orientations qu’ils auront à déterminer par leurs choix de citoyens, les rendant du même coup vulnérables à toutes les manipulations démagogiques. Combien de personnes âgées nous disent-elles avoir le sentiment, lors des conversations avec leurs petits-enfants, de ne plus pouvoir échanger à partir d’un tissu commun de références : or c’est ce tissu qui façonne l’élan collectif d’une nation !

De même qu’ils ne savent plus d’où viennent leurs mots – donc l’itinéraire sémantique ayant produit ces mots – en étant déconnectés de l’étymologie, pour une importante part gréco-latine, de leur langue, les jeunes issus de l’actuelle « école laïque et obligatoire » errent dans un état présent dont leur échappent les sources des acquis, mais aussi des crises au sein desquelles ils respirent si difficilement, comme asphyxiés par manque d’oxygénation ontologique. Oui, transmettre – et non faire disserter les adolescents sur le langage SMS comme on a pu le voir récemment –, voilà bien l’urgence pour former des citoyens responsables, et non des masses malléables prêtes à retomber – par mégarde, par ennui, par lâcheté ou par avachissement – sous l’emprise des barbaries primitivistes qui forcent déjà nos portes.

Citoyens, mais victimes d’une éviscération culturelle (pour ne pas dire d’une lobotomie) qui les laisse démunis face à un monde prompt à engloutir les suppôts de la passivité comme de l’action désordonnée, nos jeunes sont en danger. Dans leurs rangs une prise de conscience se fait jour, à nous de leur fournir les leviers contribuant à leur libération !

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