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lundi, 30 septembre 2019 12:03

Quel avenir pour l'armée française ?

Écrit par  Cyril Giraud, délégué départemental SIEL des Deux-Sèvres

Le récent décès de l'ancien président Jacques Chirac m'a conduit à analyser les évolutions de nos forces armées depuis l'annonce qu'il avait faite, le 22 février 1996, de la suspension de la conscription au profit de la professionnalisation. Ce choix, ignorant les préférences de la hiérarchie militaire et les orientations du Livre blanc sur la Défense de 1994, fut avant tout un choix politique s'appuyant sur un consensus à gauche comme à droite et caressant le public dans le sens du poil puisque 80% des jeunes en âge de servir s'y montraient alors favorables. Cette professionnalisation des armées doit être resituée dans le contexte de la fin de la Guerre Froide et était présentée comme un dividende de la paix puisque pour la première fois dans son histoire la France ne connaissait plus de menace militaire directe à proximité de ses frontières.

1- Évolution du format souhaité : les livres blancs

Livre blanc sur la Défense 1994

Contexte : fin de la guerre froide et enseignements liées à la Guerre du Golfe de 1990-1991 et aux guerres de Yougoslavie de 1991-1995.

L'accent est mis sur les capacités de projection, les forces disponibles projetables de l'Armée de Terre devaient compter 120.000 à 130.000 hommes sur un total de 230.000 hommes représentant huit à neuf divisions avec leurs soutiens ; réservoir de forces à partir duquel devaient pouvoir être projetés en permanence deux à trois divisions (50.000 hommes).

Les forces navales devaient comporter une centaine de bâtiments, incluant la capacité aéronavale et une composante sous-marine, avec 65 à 70 bâtiments de haute mer dont une cinquantaine de combat, des flottilles d'avions de patrouille maritime et d'hélicoptères.

Les forces aériennes devaient représenter la valeur d'une vingtaine d'escadrons de combat, dont un réservoir de douze escadrons permettant, en permanence, la projection et la relève de six à neuf d'entre eux. Les huit autres escadrons constituant pour leur part les moyens de défense aérienne du territoire et de frappe nucléaire. L'ensemble devait également comporter une vingtaine d'avions ravitailleurs et une centaine d'appareils de transport tactique et logistique.

La Gendarmerie, enfin, devait compter 95.000 à 100.000 hommes.

e Livre blanc insistait sur le maintien de la conscription, creuset d'intégration, rappelant le rôle du service militaire dans la création de l'identité nationale et dans la défense de l'état républicain. Ce service militaire devait être valorisé notamment par une réhabilitation de la situation de l'appelé.

Professionnalisation (1996)

Contexte : décision purement politique

La professionnalisation doit permettre de projeter plus d'hommes, plus rapidement comme prévu dans le Livre blanc de 1994.

Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2008

Contexte : attentats du 11 septembre 2001 et montée de l'Islam radical, augmentation des dépenses militaires et des tensions dans le monde, mondialisation, criminalité organisée, continuité entre sécurité intérieure et extérieure.

Les forces terrestres doivent pouvoir assurer simultanément la participation à la protection du territoire national avec jusqu'à 10.000 hommes en quelques jours ; l'intervention dans un engagement majeur multinational, sur un théâtre distant de 7.000 à 8.000 kilomètres en déployant 30.000 hommes en six mois pour une durée d'un an, le maintien d'une capacité permanente d'action et de réaction autonome permettant d'intervenir avec 5.000 hommes dans des délais réduits. Le format général est de 131.000 hommes constituant une force opérationnelle de 88.000 hommes organisés en 8 brigades interarmes comptant 250 chars, 650 véhicules blindés de combat d'infanterie, 80 hélicoptères d'attaque et 130 hélicoptères de manœuvre.

Les forces navales sont organisées autour d'un groupe aéronaval et d'un ou deux groupes navals, amphibie ou de protection du trafic maritime avec leur soutien logistique. L'ensemble représente 44.000 hommes, dix sous-marins dont quatre lanceurs d'engins, un porte-avions, dix-huit frégates de premier rang et quatre bâtiments de projection et de commandement.

Les forces aériennes doivent comporter 50.000 hommes avec 300 ( en comptant ceux de l'aéronautique navale) avions de combat modernes Rafale et Mirage 2000 D, dont 270 en ligne avec la capacité d'en projeter 70, avec 14 avions de ravitaillement et 70 avions de transport.

Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale 2013

Contexte : contraintes budgétaires, risques de cyber attaques

Les forces terrestres doivent toujours pouvoir engager jusqu'à 10.000 hommes dans le cadre de la protection du territoire national. La capacité d'action autonome de 5.000 hommes est maintenue, il est précisé qu'elle permet de constituer une force interarmées de réaction immédiate (FIRI) de 2.300 hommes, dont 1.500 de l'armée de Terre, projetable à 3.000 km en sept jours. Dans le cadre d'une opération de coercition majeure multinationale la France doit pouvoir engager deux brigades interarmes représentant 15.000 hommes. L'armée de Terre doit offrir une capacité opérationnelle de 66.000 hommes projetables organisés en 7 brigades interarmes comptant 200 chars lourds, 250 chars médians, 2.700 véhicules blindés multi-rôles et de combat, 140 hélicoptères de reconnaissance et d'attaque, 115 hélicoptères de manœuvre et une trentaine de drones tactiques.

Les forces navales voient le nombre de frégates de premier rang réduit à quinze, celui de bâtiment de projection et de commandement à trois.

Les forces aériennes doivent compter 225 (en comptant ceux de l'aéronautique navale) avions de combat avec la capacité d'en projeter 45 (hors groupe aérien embarqué), avec 12 avions de ravitaillement et 50 avions de transport.

Force est de constater que les ambitions des gouvernements successifs se sont réduites peu à peu à peau de chagrin. Au lendemain de la Guerre Froide la capacité de projection devait être développée. C'est ce qui a justifié la professionnalisation des armées en 1996. Hors le Livre Blanc de 2013 n'envisage plus de pouvoir projeter que des effectifs similaires à ceux mobilisés en 1990-1991 avec l'opération Daguet (12.500 hommes de l'armée de Terre et 36 avions de combat de l'armée de l'Air à l'époque). Je n'ai pas évoqué les moyens de dissuasion nucléaire intentionnellement. En effet, ceux-ci sont sanctuarisés et maintenus au même niveau depuis vingt ans bien que l'on puisse s'interroger sur leur utilité. Malgré un élargissement de la doctrine, elles restent des armes de non-emploi donc inutiles de mon point de vue. J'y reviendrai.

2- Des souhaits à la réalité : les lois de programmation militaire

Loi de programmation militaire 1997-2002

La loi de programmation militaire 1997-2002 prévoit une déflation des effectifs correspondant à la professionnalisation des armées. Ils doivent passer de 548.508 dont 169.525 appelés et volontaires en 1997 à 440.206 dont 27.171 volontaires en 2002.

« En termes de capacités, la loi de programmation doit permettre de progresser vers les objectifs retenus par la planification 2015, c'est-à-dire permettre aux forces armées de déployer à distance, avec leur support et leur logistique associés, sous commandement interarmées, les moyens suivants :
- Pour l'armée de terre, soit plus de 50 000 hommes pour prendre part à un engagement majeur dans le cadre de l'Alliance, soit 30 000 hommes sur un théâtre, pour une durée d'un an, avec des relèves très partielles (ce qui correspond à un total de 35 000 hommes), tandis que 5 000 hommes relevables sont engagés sur un autre théâtre (ce qui correspond à 15 000 hommes environ) ;
- Pour la marine, un groupe aéronaval et son accompagnement, ainsi que des sous-marins nucléaires d'attaque, à plusieurs milliers de kilomètres ;
- Pour l'armée de l'air, avec une capacité de transport maintenue au niveau actuel, une centaine d'avions de combat et de ravitailleurs en vols associés, ainsi que les moyens de détection et de contrôle aérien, et les bases aériennes nécessaires ;
- Pour la gendarmerie, des éléments spécialisés et d'accompagnement des forces. »

Dans le détail l'armée de Terre devait passer de 129 à 85 régiments, de 927 à 420 chars lourds, conserver 350 chars légers (AMX-10RC et ERC) et voir le nombre d'hélicoptères chuter de 340 à environ 180. Hors SNLE la Marine serait passé de 101 bâtiments à 81 dont deux porte-avions avec 60 Rafale, six SNA, douze frégates de premier rang (contre quinze en 1997) et 22 avions de patrouille (contre 33). L'armée de l'Air pour sa part serait passé de 405 avions de combat de divers modèles à 300 Rafale, de 86 à 52 avions de transport, de 11 à 16 ravitailleurs et de 101 à 84 hélicoptères.

Dans les faits les coupes budgétaires successives ne permettront pas d'atteindre ces objectifs pourtant inférieurs à ceux prévus par le Livre blanc de 1994. Les dépenses de défense chutent de 15% entre 1996 et 2001 année où elles ne représentent que 2,5% du PIB contre 3% en 1996. Les attentats du 11 septembre 2001 et l'alternance politique de 2002 mettront un terme à cette dégradation du budget de la Défense avec la suspension d'annulation de crédits.

Loi de programmation militaire 2003-2008

Les objectifs à atteindre, qui résultent d'une analyse des déploiements en termes de simultanéité et de durée, permettront de tenir nos engagements dans une opération européenne. Ils sont décrits comme suit pour chacune des forces armées :

Pour l'armée de terre, il s'agit de pouvoir engager :

- soit jusqu'à 20.000 hommes, simultanément et sans limitation de durée sur plusieurs théâtres, que ce soit dans le cas d'une opération nationale (l.000 à 5.000 hommes) ou dans celui d'une opération européenne (12.000 à 15.000 hommes). Ce niveau peut être porté jusqu'à 26.000 pour une période limitée à une année, pour tenir compte d'un taux d'activité moyen des unités n'excédant pas quatre mois de déploiement annuels ;

- soit plus de 50.000 hommes, sans relève, pour prendre part à un conflit majeur dans le cadre de l'Alliance atlantique.

Pour la marine, il s'agit de pouvoir engager une force navale comprenant le groupe aéronaval et son accompagnement, un groupe amphibie capable de projeter un groupement de type blindé léger de 1.400 hommes, ainsi que des sous-marins nucléaires d'attaque.

Pour l'armée de l'air, il s'agit de pouvoir engager une force aérienne de combat constituée d'une centaine d'avions de combat (dont soixante-quinze peuvent être engagés dans une opération européenne) et les ravitailleurs associés, un groupe de transport capable de projeter 1.500 hommes à 5.000 kilomètres en trois jours ainsi que les moyens de commandement, de conduite, de détection et de contrôle aérien et les bases aériennes nécessaires.

Pour la gendarmerie, en application des décisions des Conseils européens en matière de développement de capacités de police, un contingent d'un volume de 600 gendarmes peut être engagé à l'extérieur des frontières dans des opérations de soutien et de rétablissement de la paix ainsi que les éléments spécialisés et d'accompagnement des forces. »

La commande d'un second porte-avions est toujours programmée en début de LPM mais ne se concrétisera jamais pour raisons budgétaires. Il est prévu de livrer 57 Rafale à l'Armée de l'Air, 19 à la Marine... Un effort est entrepris dans le domaine spatial et sur les drones, la modernisation des moyens de projection (A400M, BPC) est actée mais en pratique cela ne compense pas les retards accumulés sous le gouvernement précédent.

Loi de programmation militaire 2009-2014

Cette LPM reprend point par point les orientations prévues par le Livre blanc de 2008 mais rapidement les contraintes budgétaires vont réduire les objectifs. Ainsi, pour la Marine, le nombre de frégates de type FREMM est révisé de 17 à 11 bâtiments seulement le 9 octobre 2009.

Loi de programmation militaire 2014-2019

Cette LPM reprend pour sa part le Livre blanc de 2013 qui prévoyait déjà une réduction des objectifs par rapport à celui de 2008. Ainsi les frégates de type FREMM ne sont plus que 8. Pour arriver à l'objectif de 15 frégates de premier rang un nouveau programme dit de Frégate de taille intermédiaire (FTI) est lancé et dans l'intervalle ce sont les frégates légères type Lafayette qui sont « surclassées » en frégates de premier rang... Le nombre de bâtiment de projection et de commandement est réduit à trois. Le nombre de chars lourds doit passer de 254 en 2013 à 200 en 2019 (pour rappel la cible fixée par la LPM 1997 était de 420...), ce qui est désigné sous le terme de « chars médians » correspond en pratique aux AMX-10RC et ERC classés jusqu'alors comme légers. Le nombre de tubes d'artillerie est réduit de moitié passant de 157 en 2013 à 77 en 2019, comme le disait le général Irastorza, il y a plus de canons devant les Invalides que dans l'armée française !! Le second porte-avions est purement et simplement supprimé. En 2017 les coupes budgétaires amènent la démission du chef d'état-major des armées le général De Villiers.

Loi de programmation militaire 2019-2025

La dernière LPM publiée correspond à la suite logique de la précédente et est donc toujours basée sur le Livre blanc de 2013. Elle prépare l'avenir avec le lancement des études pour un nouveau porte-avions ainsi que pour un successeur au Rafale en projetant ceux-ci bien au delà de l'horizon 2030. Concrètement il s'agit surtout sur la période visée de combler (en partie) les retards accumulés, ce qui se traduit par un effort budgétaire par rapport aux années précédentes. Les programmes en cours se poursuivent sur la base réduite des LPM précédentes.

3- Des carences persistantes

Dans son rapport d'information n°680 de 2012 le Sénat avait déjà pointé du doigt le format insuffisant de nos forces armées. Depuis, ce format a encore été réduit !! La France dispose désormais du plus petit appareil militaire de son histoire, une situation paradoxale alors que les tensions se multiplient à travers le monde. Le livre blanc de 1994 avait identifié six scénarios de crise possibles et c'est sur ces bases que le format des forces avaient été défini. Hors les livres blancs suivant et les lois de programmation militaire successives se sont contentés des seuls scénarios de crise limités : opérations de maintien de la paix, intervention au profit de pays avec lesquels ont été passés des accords de défense, actions ponctuelles dans un cadre multinational, participation à un embargo ou à la surveillance d'une zone particulière. Les scénarios de conflits régionaux ou l'hypothèse d'une réapparition d'une menace majeure ont été complètement écartés et de nos jours nos armées ne seraient absolument pas prêtes à y faire face. Comme l'a montré l'Afghanistan, avec un format trop réduit l'armée de terre ne peut pas occuper et maîtriser le terrain par des troupes au sol sans l'appoint de troupes locales amies.

Autre sujet de préoccupation notre armée de format insuffisant est en outre dotée de matériels en nombre réduit ou obsolescent. Le cas de l'artillerie est particulièrement flagrant. En 2016 elle ne comptait que 171 mortiers de 120 mm (contre 361 en 2007...), 77 CAESAR et 32 AUF1, ces derniers en attente de remplacement par un nombre similaire de CAESAR en version lourde. 171 mortiers c'est peu, surtout avec un taux de disponibilité de 51%... Pour les tubes de 155 mm des CAESAR la capacité de fabrication est de dix par an mais comme l'a relevé le député Thomas Gassiloud dans son rapport d'octobre 2017 sur les 77 CASAR disponibles, 27 étaient « trop usés pour être réemployés avant de lourdes opérations de maintenance » [suite aux opérations en Irak qui se sont poursuivies jusqu'en avril 2019].La capacité à frapper un ennemi par des feux brutaux et concentrés dépend du nombre de tubes alignés par section ou par batterie pour obtenir un effet significatif sans rupture de tir.Un nombre réduit est suffisant dans le cadre d'une guerre asymétrique tels que les groupes armés visés en Afrique ou au Moyen Orient mais atteint ses limites dans un cadre plus symétrique. Le renouvellement du matériel a également pris beaucoup de retard notamment avec le report du programme Scorpion en 2013. Le VAB, entré en service en 1976 sera sûrement toujours en activité en 2030 ses successeurs Griffon, entré en service cette année, et Serval, à partir de 2022, ne l'ayant pas encore complètement remplacé. Dans son rapport de 2018 le même député parle bien de « réparer le présent » en soulignant le sous-investissement des années précédentes en matière de maintien en conditions opérationnelles des matériels ou d'entraînement des personnels. Du fait d'effectifs réduits les personnels sont surengagés ce qui a un impact négatif sur l'entraînement. Ainsi les jours de préparation opérationnelle (JPO) et le nombre d'heure de vol (HdV) par an d'un pilote d’hélicoptère, dont la cible 2014-2019 étaient respectivement de 90 et 180 (inférieure donc au standard OTAN), furent de seulement 64 et 148 en 2015 (début de l'opération Sentinelle), 72 et 154 en 2016 et de 81 et 168 en 2017. La cible pour 2019-2025 est désormais de 90 et 200, un objectif que je doute de voir se réaliser.

Plus grave encore nous serions dans l'incapacité de mener des combats de haute intensité pendant plus de deux semaines du fait de l'absence de stocks de munitions suffisants ou de rechanges et d'un tissu industriel de défense réduit au minimum. Parmi ces carences industrielles on peut noter l'absence d'industrie munitionnaire de petit calibre en France. Il faudrait trois à quatre ans et un investissement de 100 millions d'euros pour pouvoir nous affranchir des fournisseurs étrangers en matière de cartouches de petit calibre, un investissement lourd mais nécessaire ! Il en est de même pour les corps de bombes d'avions, la DGA choisissant en septembre 2016 un fabricant italien filiale d'une entreprise allemande au détriment du dernier fabricant français. D’un point de vue capacitaire et opérationnel, l’abandon du moindre secteur de l’industrie de défense porte atteinte à l’autonomie stratégique et décisionnelle de la France. Les délais de livraison sont également trop importants du fait de sous-dimensionnement industriel. Ainsi, pour les munitions de moyens calibres Nexter Munitions indique un délai de livraison de douze à seize mois ; le redémarrage d'une chaîne de production demande pour sa part deux ans ! Afin de ne pas avoir à faire face à un risque de pénurie impliquant des achats d'urgence à l'étranger les industriels doivent pouvoir s'inscrire dans le long terme en se voyant proposer des contrats pluriannuels et non des successions de petites commandes à un rythme aléatoire.

La déflation des effectifs touche également les capacités des autres armées. Si le gouvernement passait commande immédiatement d'un second porte-avions la Marine serait bien en mal de trouver actuellement en son sein les effectifs nécessaires pour constituer son équipage. Là encore nous sommes proches d'une rupture capacitaire tenant au format insuffisant de nos forces armées. La rationalisation des effectifs et des moyens dans une logique comptable a pour effet pervers de nuire aux capacités opérationnelles. A moins d'une remontée spectaculaire des effectifs il est probable que le successeur du Charles de Gaulle restera, lui aussi, seul. De même le nombre de bâtiments hauturiers comme de patrouilleurs restera sûrement en deçà des besoins réels pour un pays comme la France qui dispose de la deuxième zone exclusive économique maritime au monde. Notre pays a toujours eu tendance à raccourcir ces séries provoquant une inflation des coûts unitaires. L'exemple le plus récent et le plus typique est celui des frégates multi-missions (FREMM) initialement prévu à 17 exemplaires pour 6,5 puis 8,25 milliards d'euros, format réduit à 11 bâtiments pour 7 milliards d'euros en 2009 et finalement 8 frégates (dont deux destinées à remplacer les deux frégates de type Horizon annulées entre temps) complétées de 5 frégates de taille intermédiaire (FTI) ayant des capacités inférieures aux FREMM mais supérieures aux frégates légères La Fayette qu'elles sont supposées remplacer, pour atteindre l'objectif de 15 frégates de premier rang du livre blanc de 2013. Il reste à espérer que ces FTI serviront également de base au remplacement des Frégates de Surveillance voire aux patrouilleurs métropolitains afin de bénéficier enfin d'un effet de série sur les coûts... Il faut quand même noter un bon point avec la commande cette année de quatre pétroliers ravitailleurs sur un design italien... Quand aux sous-marins nucléaires d'attaque ils ont pris du retard repoussant le retrait du service de nos vénérables Rubis en service depuis 35 ans alors que leur durée de vie initialement prévue était de seulement 25 ans.

L'Armée de l'Air (et de l'Espace depuis juillet de cette année) a également vu son envergure réduite bien qu'elle ait pris de l'altitude avec les satellites. « L'armée de l'air continuera d'assurer les missions permanentes de la composante aéroportée de la dissuasion nucléaire, de protection de l'espace aérien national et de ses approches. Sa participation aux forces de souveraineté et de présence contribuera également à la prévention des crises. Elle mettra également en œuvre des capacités de supériorité aérienne, de frappe dans la profondeur, de renseignement, de transport stratégique et tactique, d'appui aux forces spéciales et aux composantes de surface, terrestre et maritime. L'aptitude des forces aériennes à être interopérables avec les forces alliées sera essentielle. La cohérence d'ensemble sera assurée par trois commandements en charge de la dissuasion, des opérations aériennes et de la mise en œuvre des moyens.
Le système de commandement et de conduite des opérations aérospatiales (SCCOA) permettra pour sa part de garantir en permanence la pleine souveraineté de l'espace aérien national. S'organisant autour d'un centre de commandement et de conduite interopérable avec nos alliés (ACCS), il contribuera à l'engagement des forces aériennes en opérations dans un cadre national ou international.
Par ailleurs, l'armée de l'air dispose de forces spéciales appuyées par l'ensemble des capacités conventionnelles existantes, notamment chasse et renseignement aéroporté (drone MALE, ALSR, etc.).
Dans les années à venir, l'armée de l'air mettra ainsi en œuvre un système de commandement et de contrôle des opérations aériennes (SCCOA) rénové, 185 avions de chasse polyvalents, 53 avions de transport tactique dont des A400M, 4 avions de détection et de contrôle aérien, 15 avions ravitailleurs multirôles (MRTT), 40 hélicoptères légers, 36 hélicoptères de manœuvre, 8 systèmes de drones de surveillance moyenne altitude et longue endurance (MALE), 8 avions légers de surveillance et de reconnaissance (ALSR), 3 avions de renseignement et de guerre électronique ainsi que 8 systèmes sol-air de moyenne portée. » (LPM 2019-2025)

Le successeur du Rafale est sur les planches de dessin, il sera sûrement hors de prix ce qui réduira sûrement encore le nombre d'avions de combat disponibles. Il faut noter qu'il manque à l'Armée de l'Air une véritable capacité de transport stratégique obligeant à utiliser les Antonov 124 ukrainiens. Demander à Airbus de développer un nouvel appareil ne serait absolument pas rentable vu l'étroitesse du marché pour ce type d'appareil. Il serait judicieux d'acquérir deux ou trois C-5M Super Galaxy aux Etats-Unis pour combler ce trou capacitaire. En outre nos systèmes sol-air de moyenne portée ont une capacité antimissiles relativement limitée. Ils ne peuvent intercepter que des missiles balistiques d'une portée de 300 à 600 km dans sa version actuelle, de 1.300 à 1.500 km pour la Block 1 NT. Il serait intéressant de les compléter par un intercepteur exoatmosphérique afin de se prémunir contre des missiles de plus de 3.000 km de portée.

4- Quel avenir pour la défense française ?

Sans remontée des effectifs notre armée est condamnée à devenir une simple force expéditionnaire uniquement dédiée à participer à des opérations multinationales mais sans réelle capacité d'intervention propre dans un cadre strictement national. Au niveau européen elle reste la seule à pouvoir mobiliser l'équivalent d'une brigade en moins d'un mois en cas de menace russe dans les pays baltes selon une étude de la RAND de 2017. Britanniques et Allemands pourraient faire de même en au moins un mois. Une brigade.... et c'est tout, ce qui ferait au mieux de nous des supplétifs de la machine de guerre américaine. Dans le cadre de l'OTAN elle s'exerce d'ailleurs régulièrement dans cette région.

La chimère Macronienne d'une armée européenne ne résiste pas à la réalité des faits. Quelle serait la chaîne de commandement d'une telle armé ? Il n'est pas possible de fusionner des forces ayant chacune leur histoire, leurs traditions, leur façon de faire et d'espérer en obtenir un ensemble cohérent. Une telle armée ne pourrait en outre être doté que d'un mandat non exécutif, son engagement même partiel ne pouvant être que le résultat de compromis entre les différents états y participant. La défense européenne existe déjà dans le cadre de l'OTAN mais ce cadre est également coercitif puisque nuisible à l'autonomie stratégique de l'Europe et de chaque nations la composant.

La question essentielle qu'il importe de se poser est : qui menace la France actuellement ? La menace russe n'est valide que dans le cadre de l'OTAN. C'est également la seule qui puisse justifier le maintien de notre force de dissuasion nucléaire. Mais comme déjà indiqué notre armée n'est absolument pas dimensionnée pour affronter un tel adversaire du fait d'effectifs et d'équipements réduits au minimum. En dehors de l'OTAN cette menace russe tend à disparaître et permet de réduire notre arsenal nucléaire pour réaffecter les sommes qui lui sont alloués aux forces conventionnelles qui, elles, sont utilisées tous les jours. Je suis favorable à une réintroduction de la conscription comme creuset de l'idée de Nation, comme moule d'assimilation à des valeurs communes. Cependant j'estime qu'une composante entièrement professionnalisée et projetable doit être maintenue en parallèle. La composante de conscrits serait pour sa part uniquement dédiée à la défense du territoire constituant une véritable garde nationale, proche du modèle existant jusqu'en 1871 ou de l'armée suisse. Le format envisagé par le Livre blanc de 1994 est sans aucun doute le format minimal à adopter pour nos forces armées.... nous en sommes en très loin.

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