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lundi, 08 octobre 2012 20:22

Géopolitique d'abord : L'Orient simplifié

Écrit par 

par Paul-Marie Coûteaux

Source : La Nef N°421 d'octobre 2012

carte-moyen-orientIl semble entendu que, au Levant, la politique est à ce point complexe et sinueuse qu’il est normal de n’en rien saisir – en somme, le comble de l’érudition serait de n’y comprendre goutte. « N’entrons pas dans les détails ! », tel est, dans la crise ou plutôt la guerre qui secoue la Syrie depuis dix-huit mois, le mot d’ordre de la batterie de « spécialistes du Moyen-Orient », comme disent les journalistes en copiant l’expression américaine de « Middle-East » (alors qu’il s’agit pour nous du Proche-Orient, et même du très Proche-Orient) ; qu’il suffise de répéter que, dans le cadre du célèbre « Printemps arabe », le peuple syrien s’est ligué d’un coup contre son président, tyran sanguinaire qui n’hésite pas à utiliser son armée contre des rebelles si unanimes que sa chute est chaque mois donnée pour imminente. Nul ne se demande comment il se fait que lesdits rebelles ont une armée dotée des engins les plus sophistiqués, ni pourquoi Assad tient toujours la majeure partie du pays. Il faut donc entrer dans les détails, d’autant que se voient à l’œil nu les interventions extérieures, selon ce primat de la politique étrangère que nous évoquions dans notre première chronique et qui partout se masque.

La Syrie est, bien davantage que la plupart des pays arabes, un pays multi-confessionnel, comme le fut l’Irak, et le sont encore l’Égypte avec ses coptes et la Palestine, sans parler de la mosaïque libanaise. Dans tous ces pays, les Sunnites, qui règnent sur la richissime péninsule arabique sans y admettre la moindre minorité confessionnelle, entendent dominer seuls, se heurtant aux chrétiens, mal défendus, et aux plus aguerris chiites, qui, avec la dynastie Assad, de la branche alaouite, tiennent encore Damas, en ayant l’intelligence de faire leur place aux autres communautés, chrétiens, druzes, arméniens... Cet équilibre a fait de la Syrie un pays stable et relativement prospère, moyennant une main de fer que rendent inévitable dans cette région la fragilité de tout équilibre multiconfessionnel et surtout sa situation de ligne de front dans le conflit israélo-palestinien – tant sont nombreuses les puissances qui ont intérêt à la chute du régime.

S’il existe certes en Syrie une bourgeoisie sensible au thème des droits de l’homme, il semble que le « printemps arabe » ait surtout servi de prétexte au déclenchement de l’insurrection sunnite aidée, voire provoquée, par les riches alliés d’Arabie Séoudite et du Qatar étendant sans fin leur emprise sur la région, comme ils l’ont fait au Liban – aidés aussi par une politique israëlo-états-unienne toujours prête à aviver les divisions entre chiites et sunnites, à favoriser les mouvements radicaux, et à se débarrasser, comme en Irak, de gouvernements trop laïques, trop proches de la France aussi comme le furent tous les gouvernements d’inspiration baasiste, et finalement trop indociles...

Au prix d’une épouvantable contre-offensive, Assad n’a cependant pas perdu la partie : outre le soutien d’une partie de son peuple, notamment des minorités chiites et chrétiennes qui semblent renouveler le pacte conclu à Beyrouth depuis 2006 entre le chef chrétien Aoun et le Hezbollah (pacte qui favorisa le beau succès que fut le voyage de Benoît XVI au Liban), Assad peut compter sur le soutien de l’Iran, mais aussi de la Russie, qui garde en Syrie de puissants intérêts, ainsi que la France, mais aussi de la Chine, minutieusement appliquée à contrecarrer, avec succès, la politique états-unienne dans toute l’Asie. Pour compliquée qu’elle soit, il n’est donc pas impossible de simplifier à notre tour la quadrature syrienne : cela permettrait peut-être à l’opinion française d’y comprendre quelque chose et, qui sait ?, à Paris de ne pas faire de nouveau, en suivant aveuglément Washington, le mauvais choix.

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