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dimanche, 16 décembre 2012 01:50

Entretien avec Marc Crapez

Écrit par 

Par Eric Martin

Après ce premier tour d’élections législatives partielles, Nouvelles de France a rencontré le chercheur en sciences politiques et chroniqueur Marc Crapez. Entretien :

marc-crapez

Comment interpréter les scrutins partiels d’hier ? Et d’abord pour l’UMP ?

Il faut se garder de sur-interpréter une élection partielle. A fortiori celle qui concerne un isolat comme Neuilly. Mais cela fournit un aperçu de l’état des forces en France. Dans l’Hérault, le score d’Élie Aboud est bon. Ce sera un député de droite décomplexée qui n’aura pas sa langue dans sa poche.

À l’UMP, les récents résultats des motions confirment cet ancrage à droite. Les deux qui penchent à gauche du parti, Droite humaniste et « Boîte à idées », totalisent 27%. Les deux qui penchent à droite, Droite forte et Droite populaire, totalisent 39%. Les deux dernières motions représentent une voie médiane : la Droite sociale (Laurent Wauquiez) obtient 22% et le Gaullisme (Henri Guaino) 12%.

Contrairement à ce qui se dit, bien que Wauquiez ait soutenu Fillon, sa droite sociale a une tonalité conservatrice plus à droite que le courant gaulliste, comme l’atteste sa proclamation de candidature critiquant le « politiquement correct », tout comme les déclarations de candidature de la droite populaire et de la droite forte.

Pourquoi le PS s’affaisse-t-il ?

Même Manuel Valls ne tient pas la route. À l’émission « Des paroles et des actes » dernièrement, il s’est fait piéger par l’écart entre ses paroles et ses actes. Il fut mis à rude épreuve par la logique de Marine Le Pen et surtout par les questions conjugués des journalistes Jeff Wittemberg et David Pujadas. Primo, la courbe descendante de la délinquance sous Sarkozy redevient plutôt ascendante depuis six mois. Secundo, son verbiage contre la politique du chiffre sous Sarkozy trouve ses limites : comment obtenir de bons résultats s’ils ne sont pas chiffrés ?

Pourquoi le FN n’en profite-t-il pas ?

Les médias ont prétendu que les ennuis de l’UMP allaient profiter au Front national. Comme si les électeurs faisaient des calculs mesquins. Comme s’ils votaient FN par réflexe impulsif et humeur irrationnelle. En réalité ces électeurs ne se prononcent pas sous l’emprise de la peur ni de la colère. Ils savent ce qu’ils veulent : la sortie coûte que coûte du tout-immigration. Les militants UMP savent parfaitement ce qui les différencient du ceux du FN et ces derniers savent pertinemment ce qui les distinguent de l’extrême-droite traditionnelle. Le FN est durablement installé car une partie importante de ses électeurs sont sûrs de leur bon droit.

On irait donc à moyen terme vers une montée du FN ?

Bien sûr que non ! Comme je l’ai déjà expliqué, le slogan « Ça va faire monter Le Pen » est inepte. Cette formule terrifiante fait allusion à la « montée des périls » ayant mené aux « années noires ». Le « Ça va faire monter Le Pen » est pourtant paradoxal, révélateur, méprisant et stupide. Paradoxal, car tout le monde dit cela, y compris ceux qui se sentent plus ou moins proches du Front national. Révélateur, dans la mesure où l’on admet qu’il y aurait matière à ce qu’un raisonnement hâtif pense que l’actualité verse de l’eau au moulin du FN. Méprisant, puisque l’on postule que certaines catégories de population réagiraient comme des chiens de Pavlov

« Au rythme de progression du Front national, de 11% aux européennes de 1984 à 18% aux présidentielles de 2012, il est manifeste qu’il ne pourra pas prendre le pouvoir avant plusieurs siècles. »

Stupide, enfin, parce que depuis le temps, si « ça » devait réellement « faire monter », alors le Front national aurait déjà pris le pouvoir. Or, il a fallu 30 ans au Front national pour obtenir un score de 18% que François Bayrou a presque obtenu du jour au lendemain. Au rythme de progression de ce parti, de 11% aux européennes de 1984 à 18% aux présidentielles de 2012, il est manifeste qu’il ne pourra pas prendre le pouvoir avant plusieurs siècles. Mais le climat de crédulité est tel qu’il est sans cesse question de ce qui ferait « monter Le Pen ».

Quelles peuvent êtres les perspectives pour ce parti ?

Marine tient à la fois de l’ogre et du petit Poucet. L’ogre qui est démagogique et populiste en jurant que les alentours sont peuplés de scélérats. Et puis le petit Poucet, victime de campagnes liberticides hallucinantes, comme celle déclenchée contre le groupe rock « les Forbans » parce qu’il chante dans une fête du FN.

Sur le fond, les deux paris de Marine Le Pen, krach de l’euro et dictature islamiste engendrée par une révolution arabe, la placent face à ses contradictions au fur et à mesure que le temps passe. Car cela fait déjà un an et demi qu’on nous pronostique la transformation du printemps arabe en hiver islamiste. On peut toujours sauter sur sa chaise comme un cabri en disant « l’islamisme, l’islamisme, l’islamisme »… Mais une fois constaté le fait saillant qu’une révolution risque toujours d’engendrer une dictature, on fait quoi au juste ? On félicite le tyran syrien ? On sifflote d’un air détaché sans se mouiller ?

Marc Crapez, quels conseils donneriez-vous à la droite en général ?

Le tract de campagne pro-Fillon de Valérie Pecresse préconisait, au lieu de se laisser influencer par une « désinformation massive », d’écouter les militants UMP « sur la fraude sociale et les dérives de l’assistanat, l’immigration ou la montée de la violence scolaire, la multiplication des normes et des contraintes administratives ».

Bonne idée ! Ne pas se laisser intimider par la sempiternelle accusation de droitisation. S’ouvrir aux idées défendues par les militants. Assumer un ancrage à droite. Ne pas dériver vers le centre. Ne pas craindre piteusement de déplaire à la gauche.

La droite a besoin d’être modérée, c’est ce qui la distingue du sectarisme de gauche. Elle a besoin d’être gaulliste, c’est-à-dire civique et exemplaire. Elle a besoin d’être libérale, car le libéralisme est la condition de la prospérité des nations. Elle a besoin enfin d’être conservatrice, c’est-à-dire protectrice de la société et de la transmission du savoir contre les assauts du laxisme et du pédagogisme. Ce conservatisme ciblé est le meilleur moyen d’être inventif et réformateur.

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SIEL


Souveraineté, Identité Et Libertés

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